Dépréciation du Franc Glissant : Quelles sont les causes et conséquences ?

La forte dépréciation du GNF constatée depuis septembre 2015 s’explique à notre entendement par trois raisons essentielles : un accroissement de la masse monétaire sans que cela ne suive l’évolution des fondamentaux de l’économie, c'est-à-dire sans que cela ne corresponde à un accroissement de la richesse créée, une préférence injustifiée des opérateurs économiques et des hauts commis de l’Etat pour les devises, et un contrôle insuffisant des activités de change.

Concernant l’accroissement injustifié de la masse monétaire, nous pouvons certes signaler que l’émission des billets de GNF 20 000, mais aussi des nouveaux billets de GNF 5000, GNF 1000, GNF 500 et GNF100 ont eu un impact considérable sur l’offre de monnaie et de surcroît sur l’inflation même si le taux d’inflation ne fait que baisser alors que les prix montent sur l’ensemble du territoire national. Cela prouve à suffisance qu’il n’y a pas de corrélation entre les chiffres diffusés par les autorités et l’économie réelle.

Résultat, le franc guinéen subit une dépréciation importante depuis septembre 2015 compte tenu de son offre élevée sur le marché de changes. Ainsi en 2003, il fallait 2000 francs en Guinée pour 1 USD, il en faut 7 000 en 2006 et 10 900 en Août 2017. La conséquence directe est que le prix des produits pétroliers et des denrées alimentaires tels que le riz, l’huile, le pain, le sucre et la farine restent démesurément en hausse. A titre d’illustration, le sac de riz de 50 kg qui coutait GNF 25 000 en 2003 a été vendu à GNF 75 000 en 2004, GNF 120 000 en 2006 et GNF 250 000 en 2017. Pendant ce temps le salaire moyen du fonctionnaire guinéen, tourne autour de 1 500 000 GNF représente de 6 sacs de riz en 2017 contre 12,5 sacs en 2006 et 60 sacs en 2003.

Concernant la préférence pour les devises, elle répond principalement aux besoins sans cesse croissants des grands cadres comme signalé ci-haut d’alimenter leurs comptes personnels et de conserver leurs biens immobiliers à l’étranger. Dans cette optique, ce sont souvent des cadres de la hiérarchie supérieure de l’Etat qui semblent fournir chaque jour, des millions de GNF aux cambistes informels en contrepartie de devises (Badara Dioubaté, 2011).

La Guinée étant un pays à déficit commercial chronique, duale et principalement mono matière d’exportation, les guinéens vivent strictement des importations pendant que l’économie est non diversifiée, le niveau des prix internes pratiqués sur les marchés nationaux est directement lié au niveau du taux de change de la monnaie nationale face aux devises étrangères. Autrement dit, plus le taux de change est élevé plus les prix pratiqués sur les marchés restent élevés car les commerçants et autres opérateurs économiques répercutent directement l’accroissement du taux de change dans les prix internes proposés aux consommateurs.

Un autre phénomène non moins important de nos jours semble avoir influé de façon négative sur la valeur du GNF. Ce phénomène n’est rien d’autre que l’existence d’une pratique de la part de diverses entités privées évoluant dans le secteur hôtelier à fixer leurs prix en devise et non en monnaie locale. Cependant selon le code pénal guinéen la seule monnaie légale, c’est-à-dire que l’on ne peut refuser en paiement est le GNF car, tout refus peut entraîner une amende.

Ces entités privées outrepassent cette loi et fixent les frais d’hôtels en dollar ou euro. Cette pratique a été de par le passé l’œuvre de certaines écoles évoluant dans le secondaire et Universités évoluant dans le supérieur, car, les prix des scolarités des élèves et étudiants étaient fixé en dollar. Cette situation avait perduré au su et au vu des autorités monétaire et financière d’alors sans aucune réaction manifeste de leur part dans le sens d’estomper des telles initiatives et, jusque-là rien n’est fait dans ce sens. D’où l’accroissement de l’offre du GNF sur le marché de changes et donc de surcroit sa dépréciation assurée ainsi que de sa corrélation positive avec le fardeau de la dette extérieure.

Nous ne saurons achever cette analyse sans pour autant formuler quelques recommandations à l’égard des autorités monétaires de notre pays. Certes il faut avoir le courage de reconnaitre que l’inefficacité de la politique de change menée par la BCRG ne s’assimile pas à une inutilité des reformes. Cependant, la BCRG, l’organe en charge de la supervision de la politique de changes et des activités monétaires en Guinée doit procéder à l’assainissement monétaire et financier afin de sécuriser les réserves de change de la nation. Cela suppose un changement d’orientation des politiques de la Banque Centrale en vue d’une meilleure lisibilité de la politique monétaire et de change.

La BCRG doit mener la restructuration du marché de changes afin de supprimer le différentiel de change entre le marché officiel et le marché parallèle. Cela permettra d’améliorer ainsi le niveau des réserves de change en limitant en partie la forte dépréciation du Franc Guinéen vis-à-vis des principales devises internationales à court terme.

La restauration de la valeur extérieure de la monnaie guinéenne qui est le taux de change ne sera effective à moyen et long terme qu’en résolvant le problème de notre déficit commercial structurel. En effet, à l’image de divers pays les moins avancés (PMA), caractérisés par l’existence des déficits jumeaux (budgétaire et commercial) avec une absence ou faiblesse durable du taux de croissance économique (donc de la production), la pression exercée par la demande de devises des opérateurs économiques en contrepartie du Franc Guinéen en vue d’importations massives, fera toujours grimper le niveau du taux de change, en affaiblissant la monnaie nationale dont l’offre est abondante.

Enfin cette petite analyse montre que la résolution de l’épineux problème de changes auquel est confronté notre pays passe essentiellement par la mise en place d’une véritable politique économique en général et une politique de change en particulier qui s’attaque surtout aux déficits de la balance de commerciale et des finances publiques du pays. Pour y arriver, il sera nécessaire d’impliquer de façon active toutes les institutions économique, monétaire et financière autour d’une réforme majeure dont l’objectif sera l’extraction de l’économie guinéenne des contraintes lourdes qui pèsent sur elle.

DIALLO Mamadou Safayiou

Economiste, Enseignant-chercheur à l’UGLCL

Membre du Centre de Recherche en Economie du développement-CRED (Guinée)

Tel : 622 656 781 ; E-mail: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

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Le Lynx est un journal hebdomadaire satirique guinéen inspiré par le Canard enchaîné français. L'une de ses marques de fabrique est l'attribution de sobriquets à tous les acteurs politiques guinéens (« Fory Coco » pour Lansana Conté, par exemple, ou « Alpha Grimpeur » pour Alpha Condé). Fondé en 1992 par Souleymane Diallo, il a résisté aux censures, pressions et arrestations, arborant à son fronton deux citations : l'une de Lansana Conté : « Je n'ai pas peur des critiques», l'autre d'Arthur Koestler : « L'histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles ». Le lynx est aujourd’hui la référence numéro 1 en Guinée dans la presse écrite.

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