COVID-19 : En Afrique et ailleurs, l’épidémie de « PochVid-20 »

COVID-19 : En Afrique et ailleurs, l’épidémie de « PochVid-20 »

Dans les pays en développement, les activités informelles concernent les deux tiers de l’emploi, et les quartiers informels abritent entre un tiers et deux tiers des citadins, selon les pays.
Ce secteur informel est touché de plein fouet par la crise liée au Covid-19. Les médias d’Afrique francophone parlent d’une épidémie de « PochVid-20 », plus dangereuse qu’un coronavirus.

Le travail informel : illégal ou invisible, mais souvent essentiel en période de confinement

Les travailleurs informels sont triplement vulnérables face à la crise. Premièrement, lorsque le confinement les empêche de continuer à exercer leur activité (cf. Figure 1, secteurs à risque). Deuxièmement, lorsqu’ils continuent à travailler en s’exposant à des risques. Troisièmement, parce que la protection sociale les couvre trop peu (en Afrique et en Asie en particulier).

Figure 1. Travailleurs à risque, informalité et protection sociale face au Covid-19
file 20200505 83764 1edpv5xILO Monitor 2ᵉ edition : Covid-19 and the world of work (7 april 2020)

L’absence de trésorerie, la baisse de la demande, l’interdiction d’accès aux espaces publics et les restrictions de circulation sont particulièrement impactantes pour plusieurs métiers, qui ne peuvent pas être confinés : le tourisme, la vente de biens non alimentaires, les industries culturelles et créatives, notamment. En Argentine, on estime que seul un quart des employés peuvent travailler à domicile. Certains métiers sont plus gravement touchés car considérés comme « non essentiels », comme le travail domestique ou les professionnels du sexe. Ceux-ci sont exclus de l’aide d’urgence car ils sont « invisibles » pour le système de protection sociale.
D’autres catégories maintiennent une activité considérée comme « essentielle » pour approvisionner les populations confinées en biens de première nécessité. Cependant, cela peut comprendre une exposition forte aux risques sanitaires, comme pour les récupérateurs de déchets ; l’absence d’indemnisation en cas de maladie lorsque l’activité reste « illégale » ; et, plus généralement, un manque de moyens pour protéger les travailleurs (comme on le constate au Nigeria ou en Inde).

Les femmes et les saisonniers particulièrement exposés

Les menaces de perte de revenus exposent particulièrement les femmes, nombreuses dans l’emploi à domicile, le travail domestique et le commerce de rue, et qui sont souvent pourvoyeuses de revenus et de sécurité alimentaire pour des personnes dépendantes.
Les travailleurs migrants et saisonniers sont particulièrement vulnérables, car difficilement identifiables par les programmes de soutien. Ainsi, une partie des 17 millions de travailleurs informels en Inde ne sont pas enregistrés auprès des services sociaux. Les travailleurs agricoles saisonniers sont affectés par les restrictions de mobilité (en Éthiopie par exemple), et par les répercussions de la baisse probable des subventions pour les petits agriculteurs, notamment au Sahel.

Figure 2. Faiblesse des systèmes de santé
file 20200505 83751 uywy96Africa center for Strategic Studies

Menaces sur les conditions de vie et la santé des populations

Les quartiers précaires (informels) sont plus sensibles aux épidémies que les quartiers aisés. En effet, les maladies chroniques et la malnutrition, facteurs de comorbidité, y sont plus fréquentes qu’ailleurs. La présence de migrants informels, de déplacés internes et de personnes sans domicile fixe non enregistrés dans les services sociaux y est plus importante.
La prévention de la diffusion du virus est rendue difficile par le manque d’accès à l’eau : 24 % seulement de la population d’Afrique subsaharienne bénéficie de l’eau à domicile.
Les lacunes en termes d’infrastructures de santé sont flagrantes (figure 2). L’hôpital de Bangui en Centrafrique, par exemple, dispose seulement de douze lits pour la prise en charge des malades du Covid-19, pour une population de plus de 1 million d’habitants.
Les mesures de confinement renforcent la promiscuité au sein des foyers. La moitié de la population d’Abidjan habite dans des logements qui accueillent plus de trois habitants par pièce. Les gestes barrière de distanciation sociale sont très difficiles dans ce contexte.
De plus, les restrictions de mobilité accroissent le risque de violences domestiques. Leur augmentation a déjà été signalée par les organisations non gouvernementales et relayée par l’ONU : triplement des violences faites aux femmes en Chine par rapport à l’année précédente, quintuplement en Tunisie, etc.
Notons aussi que certaines restrictions de circulation sont basées sur une discrimination de genre. Ainsi à Panama, Lima et Bogota, hommes et femmes ne sont pas autorisés à être présents dans l’espace public les mêmes jours. Ces mesures peuvent avoir tendance à réifier les normes sociales associées au genre (coiffure, vêtements, etc.) et à encourager la séparation entre les sexes.

Mesures d’urgence et besoins de long terme

Pour la première fois, une vingtaine de pays ont mis en place des initiatives visant explicitement le secteur informel en réponse à la crise du Covid : aide monétaire et aide alimentaire pour les plus pauvres, report de paiement des factures d’eau et d’électricité, lutte contre l’expulsion des logements, y compris informels.
On peut espérer que cette crise offre une opportunité de reconnaissance du rôle fondamental du secteur informel dans les pays en développement. Les quartiers informels sont une solution et non un problème, ils fournissent aux populations des logements lorsque la puissance publique n’en a pas les moyens. De même, les activités économiques informelles proposent souvent des biens et des services de proximité et offrent de nombreux emplois. L’extension de la protection sociale et de l’accès à la santé pour les informels gagnerait à être prolongée et mobilisée au-delà de la crise actuelle.

Cecilia Poggi
Economist, Social Protection Research Officer,
Agence française de développement (AFD)

Irène Salenson
PhD, chargée de recherches,
Agence française de développement (AFD)

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A propos

Le Lynx est un journal hebdomadaire satirique guinéen inspiré par le Canard enchaîné français. L'une de ses marques de fabrique est l'attribution de sobriquets à tous les acteurs politiques guinéens (« Fory Coco » pour Lansana Conté, par exemple, ou « Alpha Grimpeur » pour Alpha Condé). Fondé en 1992 par Souleymane Diallo, il a résisté aux censures, pressions et arrestations, arborant à son fronton deux citations : l'une de Lansana Conté : « Je n'ai pas peur des critiques», l'autre d'Arthur Koestler : « L'histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles ». Le lynx est aujourd’hui la référence numéro 1 en Guinée dans la presse écrite.

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