Centenaires, deux figures de l’histoire guinéenne ont été rappelées à Dieu et inhumées le 9 et le 10 février 2025. Né le 21 octobre 1924 à Tougué, El Hadj Fofana Ibrahima a rejoint sa dernière demeure dans l’après-midi du 10 février au cimetière de Cameroun. La veille, un immense cortège affluant des quatre coins du Fouta, a accompagné El Hadj Biro Diallo, 103 ans, au cimetière Sabou de Mamou. Les deux patriarches n’ont pas en commun que le périple aux lieux saints de l’Islam. Ils auront marqué, chacun à sa façon, le cours de l’histoire de la Guinée. Hommes de principe, pétris de patriotisme, nationalisme, respect de soi et d’autrui, ils sont épris de liberté, indépendance, dignité nationale. Si l’Histoire leur a tracé des chemins divers pour atteindre leurs objectifs communs, ils se sont heurtés, chacun de son côté, à « l’obstacle de la hiérarchie. »
A l’accession du pays à l’indépendance, Boubacar Biro Diallo, enseignant, se met naturellement à la disposition du nouvel État assoiffé de tout, vidé de tout par la France coloniale. Amer, le bouillant instituteur, non content de descendre le tricolore français de son piédestal, carrément le brûle. Il se révèle formateur passionné des jeunes cadres de la première République. Et celle-ci de lui renvoyer l’ascenseur : El Hadj Biro est promu Compagnon de l’Indépendance. Sa gloire atteint l’apogée avec la mort du Responsable Suprême de la Révolution et l’avènement du Général Conté. Membre fondateur du PUP, le parti présidentiel, Biro-la-Pipe se retrouve au Perchoir de l’Hémicycle rectangulaire du Palais du Peuple. Rigueurs et principes auront payé avant que la Deuxième République ne commence à tanguer par vaux et par …lacs : Cosalac, Mosalac, Morélac. La hiérarchie lâche prise. La brouille s’installe entre l’exécutif du Général et le législatif du patriarche. Celui-ci rentre au village après avoir dressé un inventaire complet des équipements de son logement de fonction sis à Dixinn-Landréah. Devant des journalistes hébétés, les caciques du PUP, Parti de l’Unité et du Progrès, viendront se servir à satiété. A qui frigidaire, à qui téléviseur, à qui assiettes et que sais-je encore.
L’histoire n’aura pas réservé à El Hadj Ibrahima Fofana un sort moins ingrat. En 1958, il rentre, se met corps et âme à la disposition du pays. Il est ministre de l’Agriculture et de la Pêche de la Révolution globale du PDG. A la mort de Sékou Touré, la nécessité de changer crève les yeux. El Hadj Fofana écoute toutes les voix, scrute tous les horizons, explore toutes les pistes menant à sortir la Guinée de l’ornière. Avec des nationalistes hors du commun, il crée le RPG d’Alpha Condé, mais « la porte ne s’ouvre pas. »
Début février 1993, Alpha Condé et son groupe de militaires mijotent un coup d’État. Peu avant le jour J, il demande aux futurs-ex officiers félons de signer le putsch au nom du RPG dirigé d’une main de fer. Sans piper maux à personne, il s’envole pour Paris. Le Seinario s’ébruite au sommet du Parti. En compagnie d’éminents membres du Bureau Politique, El Hadj Fofana confie à Alsény René Gomez, le ministre cocoforiste de l’Intérieur, que le RPG se bat pour le pouvoir par les urnes, non par les armes. Alpha les déclare « traitres. » Qu’ils lèvent la main, les militants du RPG ayant accompagné El Hadj Fofana à sa dernière demeure !
Par Souleymane Diallo