Par Alpha Sidoux Barry
« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années ». Cette maxime de l’écrivain Pierre Corneille s’applique parfaitement aux inventeurs de l’alphabet Adlam, conçu pour écrire la langue peule dite poular. Deux adolescents, les frères Abdoulaye et Ibrahima Barry, sont à l’origine de cette extraordinaire création. Le cadet Abdoulaye en a eu l’intelligence, travaillé en étroite collaboration avec son aîné pour mettre au point l’écriture Adlam.
On a coutume de dire que dès la fin du 19ème siècle, il n’y avait presque plus d’analphabètes au Fouta Djallon. De fait, à l’âge de 5 ans, tous les enfants allaient à l’école coranique. Ils apprenaient l’alphabet arabe et s’initiaient à la lecture du Coran. Au fur et à mesure qu’ils grandissaient, ils approfondissaient l’étude du livre saint. La plupart d’entre eux passaient les épreuves qui menaient à l’acquisition du titre de Thierno, c’est-à-dire de docteur en science coranique. Tout le monde savait lire et écrire avec les caractères arabes. On échangeait des lettres en langue poular mais écrites avec cet alphabet. De nos jours encore, cette pratique est toujours en vigueur.
Mais ces caractères ne peuvent pas transcrire certains sons de la langue peule. On a essayé de le pallier en utilisant les points diacritiques en plaçant deux voire trois points au-dessus ou au-dessous de certaines lettres. Cette solution ne s’est pas révélée satisfaisante.
L’alphabet latin harmonisé a été recommandé par la Conférence internationale tenue sous l’égide de l’Unesco en mars 1966 à Bamako au Mali pour unifier les alphabets latins des langues nationales d’Afrique de l’Ouest (peul, mandingue, tamasheq, songhay-zarma, hausa et kanuri). Mais cet alphabet n’est pas la solution car il suppose la connaissance de l’alphabet latin. Or, le taux d’alphabétisation en français est très faible dans nos pays, ne dépassant guère 32% en Guinée par exemple.
A N’Zérékoré, en Guinée-Forestière, vivait une famille Barry. Le père était un commerçant, lettré en arabe de même que la mère. Les trois enfants, l’aîné Ibrahima, son jeune frère Abdoulaye, et la cadette Aïssata, allaient à l’école française et fréquentaient aussi l’école coranique.
En 1989, Abdoulaye, âgé à peine de 10 ans, constata que les gens apportaient à son père des lettres à lire en pular mais écrites avec les caractères arabes. Il demanda au père si la langue peule avait une écriture. Celui-ci lui répondit qu’il y en avait une mais avec l’alphabet arabe. Il n’y avait donc pas d’abécédaire proprement peul. Pourquoi ne pas le créer ?
Abdoulaye se mit alors en tête d’inventer une écriture pour y répondre. Il se mit à en esquisser les premiers signes. Sceptique, son père le tourna en dérision, lui disant que même de grands intellectuels comme Diallo Telli n’ont pas pu le faire et que ce n’est pas un gamin comme lui qui y parviendra. Mais rien ne peut détourner certains de leur passion ou de leur vocation.
Abdoulaye se consacra corps et âme à son objectif de créer un alphabet peul. Son aîné Ibrahima, de 4 ans plus âgé que lui, s’y associa étroitement, les deux frères étaient inséparables, allaient ensemble à l’école. Ils se mirent à travailler d’arrache-pied pour élaborer le nouvel alphabet. Tant et si bien que leur mère, lasse de leur acharnement qu’elle croyait voué à l’échec, venait les chasser pour les ramener au travail scolaire.
A force de persévérance, ils sont parvenus à atteindre 27 lettres. Ensuite, ils en ont ajouté une pour exprimer le son qha typique de la langue peule, constituant la 28ème du nouvel alphabet. Comment dénommer celui-ci ? Ils l’appelèrent tout simplement Bindi Poular. Plus tard il sera connu comme ADLaM, un nom constitué en associant les 4 premières lettres : a, dâ, lâ et mâ, ce qui a donné Adlam.
Plus opportunément, les pratiquants de l’Adlam donneront la signification suivante au sigle Adlam : Alkoulè Dandaydhè Légnol Moulougol en poular, ce qui signifie « Alphabet qui protège un peuple de la disparition ».
Les deux frères étudiaient aussi à l’école coranique. C’est ainsi qu’Abdoulaye a transcrit en poular tous les livres de leur programme scolaire. Et les deux frères d’initier à l’Adlam leur sœur Aïssata, décédée malheureusement en 2003 à N’Zérékoré d’une erreur médicale. Elle laisse un souvenir douloureux.
Le père voyait ses deux garçons aller et venir du matin au soir, toujours occupés à écrire. Quand ils voulaient lui demander quelque chose, ils l’écrivaient en Adlam sur un papier qu’Aïssata était chargée de lui remettre. A telle enseigne qu’il se demanda à quoi jouaient vraiment ses enfants.
De guerre lasse, il se confia à l’un de ses amis, un cadre qui avait étudié en Union soviétique, agent de la compagnie d’assurances Ugar. Celui-ci consulta les livres écrits en Adlam et soumit les deux frères et leur soeur à un interrogatoire. Il faisait sortir deux d’entre eux et disait au troisième d’écrire quelque chose. Ensuite, il leur demandait de venir lire ce qui avait été écrit, à tour de rôle. Il en fut étonné. Pour sortir de tout doute, il leur demanda d’écrire le mot rare et difficile silbhadèrè, qui signifie « nœud ». Ils réussirent l’épreuve. Verdict : les frères Abdoulaye et Ibrahima Barry avaient réalisé l’exploit de créer un nouvel alphabet.

Dès lors, ils se sont mis à enseigner l’Adlam à leurs camarades, puis aux gens du marché. Ils le faisaient gratuitement, mais à condition que chaque nouvel initié l’enseigne à trois autres personnes.
Quand ils sont arrivés au collège, ils aidaient à répartir les marchandises achetées en gros par leur père et ses associés et en profitaient pour initier ceux-ci à l’Adlam. C’est ainsi que de proche en proche l’écriture s’est propagée.
Les voilà maintenant à l’université, à l’Institut polytechnique Gamal Abdel Nasser appelé familièrement Poly. Ils ont quelque peu délaissé l’Adlam pour se consacrer à leurs études. Leur ancien camarade, Thierno Amadou Oury Baldé, va les y ramener. Parti en Libye, il y est confronté au racisme ordinaire de la population. Mais, lorsqu’il s’est mis à enseigner l’Adlam à des Soudanais réfugiés comme lui, il acquit un certain respect en raison de sa science qui étonnait les Libyens.
Rapatrié en Guinée, il a continué à diffuser l’Adlam. Cela a encouragé les frères Barry à se remettre à leur invention. En utilisant du papier calque, ils multiplient les copies de leur abécédaire pour en faciliter la diffusion. Ibrahima crée une organisation baptisée Winden Jangen Adlam, ce qui signifie « Lisons, écrivons l’Adlam ».
Les deux frères poursuivent leurs études à Poly, l’aîné Ibrahima pour devenir ingénieur en génie civil et le cadet Abdoulaye dans la filière gestion des entreprises.
Toujours mû par son esprit de pionnier, Abdoulaye part pour les Etats-Unis en 2003, à l’âge de 24 ans. Il s’établit à Portland dans l’Etat d’Oregon sur la côte nord-ouest des Etats-Unis et entre à l’Université d’Etat de cette ville. Il y présentera le Master de Finance. Ibrahima le rejoint à Portland en 2007. Il s’inscrit à son tour dans la même université pour se spécialiser en topologie (calcul des structures) et en calligraphie pour apprendre à embellir l’écriture.
A présent, l’Adlam compte 28 lettres dont 5 voyelles. S’y ajoutent 6 lettres pour exprimer des sons propres aux autres langues africaines et pour transcrire les mots empruntés, ce qui lui donne une vocation universelle. Soit au total un alphabet de 34 lettres. Il comporte aussi 7 modificateurs ou signes diacritiques et 2 ponctuations. De plus, nos deux inventeurs ont créé les chiffres de 0 (mèrè en poular) à 9 (djènay) pour permettre l’expression numérique.
L’Adlam s’écrit, comme l’arabe ou l’hébreu, de droite à gauche, y compris les chiffres. Pour quelle raison ? Parce que l’être humain donne la priorité au côté droit, répondent les frères Barry. On mange, on salue et on effectue généralement beaucoup d’actions avec la main droite. En outre, l’Adlam est bicaméral, c’est-à-dire qu’il comporte des majuscules et des minuscules, et ses lettres peuvent être présentées en écriture cursive, c’est-a-dire de façon liée.
En 2012, l’Adlam franchit une nouvelle étape. Lors de la conférence internationale de Colorado sur la calligraphie, Ibrahima fait une intervention de concert avec le professeur Randall Hasson. C’est l’occasion pour beaucoup de journaux de parler de l’alphabet peul. Dans la foulée, deux ans plus tard, les frères Barry obtiennent un accord verbal avec le Consortium Unicode.
Cela permet, en 2016, à l’Adlam d’être codé, c’est-à-dire que le standard informatique Unicode, qui permet des échanges de textes dans les différentes langues à un niveau mondial, attribue à chacun des caractères de son alphabet un code alphanumérique, c’est-à-dire un nom et un identifiant, quel que soit le logiciel utilisé.
A la suite d’un article publié par Randall Hasson, le grand mensuel américain basé à Washington, The Atlantic, interviewe Abdoulaye et Ibrahima Barry et publie un papier retentissant qui fait connaître l’Adlam. Celui-ci va voir sa notoriété se répandre comme une traînée de poudre. Un ingénieur de Google contacte les frères Barry au siège de la grande firme informatique dans la Silicon Valley à San Francisco.
L’Adlam est alors introduit dans Android, le système d’exploitation de Google, puis dans Chrome après avoir créé les polices de caractère Noto Sans ADLaM. C’est ainsi qu’un clavier Adlam est mis au point pour être introduit dans les smartphones et les ordinateurs et cet alphabet fait son entrée dans le monde numérique.
De proche en proche, il entre dans les divers langages de programmation Java, Adobi et Photosoft. De même, Micrsoft l’introduit dans son système d’exploitation Windows, ainsi que Apple. Trois polices de caractères ont été créés à cet effet: Ebrima, Kigelia et Adlam Display. Pour finir, l’Adlam va être introduit dans l’Intelligence artificielle, ce qui marque son entrée dans le 21ème siècle.
La notoriété d’Abdoulaye et Ibrahima culmine avec leur invitation à des conférences importantes, dont plusieurs fois à Harvard, la plus prestigieuse université américaine. Notre compatriote Bokar Thiam y enseigne l’Adlam. On a même vu des personnes n’ayant pas été à l’école pratiquer couramment l’Adlam.
L’organisation à but non lucratif Winden Jangen Adlam, qui avait été crée à Poly, est aujourd’hui basée à New York. Elle a pour but de promouvoir l’alphabétisation et l’éducation en Afrique et dans le monde par le biais de l’Adlam.
En Europe, Winden Jangen a imprimé des milliers de volumes de tous les livres scolaires du cycle primaire de la première à la sixième année. Cette réalisation arrive à point nommé en Guinée puisque l’Adlam a été retenu dans le cadre du programme de développement durable à l’horizon 2030 du gouvernement du Général Mamadi Doumbouya qui vise l’alphabétisation de 2 millions de personnes.
Alpha Sidoux Barry,
Président de Conseil & Communication International (C&CI)