Depuis plusieurs jours, l’écrivain Tierno Monénembo est au cœur d’une virulente polémique qui défraie la chronique. En cause, la sortie dans la presse d’une tribune au vitriol qu’il a signée contre les dirigeants successifs, notamment Sékou TOURE, du nom du premier président de la Guinée indépendante.

Une fois de plus, c’est la preuve irréfutable de la fracture mémorielle notamment, sur les personnages historiques de la nation. De tout temps, Sékou TOURE est l’épicentre d’un débat national qui divise profondément l’opinion nationale, tiraillée qu’elle est entre l’actif et le passif de son bilan. A cet égard, la formule de l’historien Ibrahim Baba KAKE est bien sage et a tout son sens, quant à l’homme du 28 septembre, « le héros et le tyran ».

Pour ma part, dans un camp comme dans l’autre, il y a matière à débat. Mais, la vérité historique est que le régime PDGiste eut des hauts et des bas. Pas que des hauts seulement ou pas que des bas. Comme voudrait aujourd’hui le faire croire, la tendance en cours dans le débat national. La fameuse symbolique du verre à moitié vide et à moitié rempli y est illustrative. Peut-être, plus de haut que de bas ou inversement. Cela dépend, la plupart du temps, des ‘’à priori’’, à tort ou à raison, des uns et des autres. En tout cas, ici et ailleurs, le propre de toute gouvernance est de composer à la fois son actif et passif. Tantôt, l’actif l’emportant sur le passif ou parfois le contraire se produisant. Dans le cas de Sékou TOURE, l’histoire, quant à elle, a rendu son verdict inéluctable : les faits sont mitigés !

Alors, en tant qu’écrivain, que Tierno Monénembo fasse le choix d’appartenir au camp des critiques du leader historique de la Guinée et qu’il s’emploie à faire prévaloir cette position dans le débat, relève de l’ordre naturel des choses. Il est de ceux qui voient le verre à moitié vide, en ce qui concerne le leader du premier régime. C’est de bonne guerre. Sa littérature prolifique depuis près d’un demi-siècle est mise à contribution pour réaliser ce dessein. Peut-être que la position critique de l’homme tient à la fois de son expérience personnelle d’exilé de « la révolution » et de son métier d’homme de plume. Envers et contre tous, il est légitimement fondé à avoir ce point de vue critique de la chose publique, le bilan du président de la République, Sékou TOURE.

Pourtant, ce n’est pas la religion des antagonistes de Monénembo. Il semble que la tournure des débats tant à dénier à l’écrivain le droit de défendre ce point de vue critique de Sékou TOURE. Et, pour soutenir ce positionnement, ces détracteurs s’exercent à lui prêter, à tort ou à raison, les sept péchés capitaux d’Israël. Certes, dans ses commentaires des pans de l’histoire ou même souvent de l’actualité, l’écrivain n’est pas blanc comme neige. Mais, le propre de la liberté de penser est aussi et surtout le droit de soutenir tout et rien, de se tromper, de bonne ou mauvaise foi, pourvu qu’on n’enfreigne pas la loi. Aussi, l’écrivain ou même, l’humain tout simplement, n’est-il pas perfectible à l’infini.

En outre, faut-il rappeler avec intérêt qu’il est légitime à tous, dans la société démocratique, de partager ou de ne pas partager, la lecture de l’histoire de l’écrivain. Néanmoins, il est inique de lui dénier le droit à la critique qui lui, participe de la liberté d’opinion et d’expression. Cette iniquité est d’autant plus accentuée quand cela concerne ceux qui font le métier d’écrivain, de journaliste ou bien d’opposant. Car, tout comme le journaliste ou l’opposant, l’écrivain existe et vit par la critique, notamment la critique du pouvoir, des hommes de pouvoir. Et si un écrivain cesse d’être critique, il cesse d’être un, il perd totalement sa raison d’être.

L’histoire de la littérature guinéenne est un témoin privilégié de ce constat. De tout temps, les écrivains ont été critiques des régimes PDGiste et suivants. De Camara Laye à Tierno Monénembo, en passant par Alioume Fantouré, Williams Sassine et autres, les auteurs n’ont pas fait de cadeaux aux dirigeants guinéens, notamment au premier d’entre eux. Leurs œuvres dressent un virulent réquisitoire de leur gouvernance. De tous, la Providence semble avoir accordé ses faveurs à Monénembo pour vivre jusqu’à aujourd’hui afin d’avoir l’opportunité de ressasser encore ses plaintes et complaintes du leader de la « révolution guinéenne.

Il est constant ici et ailleurs, que les écrivains et les princes font rarement bon ménage. Jean-Jacques Rousseau eut à affronter un revers de fortune, toute sa vie durant, en raison de ses incessantes critiques contre les princes de son époque voire de ses contemporains. Il en a été ainsi aussi de Victor Hugo avec Napoléon III. A telle enseigne qu’Ultima verba, ce poème extrait de ‘’les Châtiments’’ est demeuré dans la postérité comme un témoin de cette ‘’inimitié’’ : « Oui, tant qu’il sera là, qu’on cède ou qu’on persiste, O France ! France aimée et qu’on pleure toujours, je ne reverrai pas ta terre douce et triste, Tombeau de mes aïeux et nid de mes amours ! Je ne reverrai pas ta rive qui nous tente. France ! Hors le devoir, hélas ! J’oublierai tout. Parmi les éprouvés je planterai ma tente : je resterai proscrit, voulant rester debout. J’accepte l’âpre exil, n’eut-il ni fin ni terme. Si l’on n’est plus que mille, eh bien, j’en suis ! Si même ils ne sont plus que cent, je brave encore Sylla ; s’il en demeure dix, je serai le dixième ; et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là ».

Alors, en s’exerçant comme il le fait, l’écrivain guinéen n’a pas inventé la roue de l’histoire. Ce n’est pas le commencement et ce ne sera pas non plus la fin, c’est une dynamique éternelle. En tout et pour tout, il faut noter, sur un parchemin de vie cette vérité immuable que tant qu’il y aurait le pouvoir et des hommes de pouvoir, il y aura aussi et toujours des écrivains pour assurer la critique. Allez savoir donc !

Bangaly KEITA, In sursautguinee.info