L’heure est aux adhésions de nuit noire, aux désertions gênées, aux allégeances poivrées et aux justifications de branquignols. Dur d’être convaincu par les temps qui courent. L’honneur est décidément un trop lourd fardeau. Surtout pour sophistes farcis à la Révolution et autres héritiers de la mémoire à l’égo d’enfant gâté. Ces mioches de la théorie révolutionnaire s’agitent comme des oisillons affamés à chaque fois qu’on évoque la barbarie du premier régime, responsable, par-dessus tout, des malheurs du peuple de Guinée.

Ces derniers jours, une horde de plumitifs zélés se livre à une campagne de diabolisation sans merci contre un homme dont le seul tort est d’avoir nommé des faits historiquement établis. Des gueules plus méphitiques que le bec du diable s’autorisent à cracher sur un monument universellement célébré. Ces renégats à l’inspiration pâteuse se croient fondés à répondre à chaque sortie du quidam. Ceci n’est en rien grave. Le grave est qu’on en profite pour régler des comptes à toute une communauté. C’est un lynchage haineux. Ces attaques ciblées viennent d’un même bord, celui de la haine et de la division institutionnalisées tout au long de nos 60 ans de Horoya. Ses instigateurs sont connus. Les exécutants aussi. Il faut donc que ça s’arrête. Chaque épistolier gribouille à ses frais et risques. Qu’il fasse donc, seul, les frais de ses psaumes. Nul n’écrit ni au nom ni pour le compte des siens. Que chacun gratte ses propres démangeaisons. Inutile d’y convier ses origines.

Zeus de notre Panthéon littéraire

Cela étant dit, il y a une vérité implacable qui triomphe de tous les sophismes. Si notre peuple est perdu et notre pays en faillite, c’est avant tout la faute de la Révolution pdgiste. C’est elle le monstre qui a bouffé nos élites. Chaque peuple connait sa période de soudure intellectuelle. C’est l’implacable loi des cycles. Cependant, dans notre bled aux allures de goulag, il n’y a pas eu de période de soudure. L’élite entière fut jetée dans la fonderie du Camp Boiro. Fondue comme du métal en fusion. A la place ? Un vide abyssal. Un néant intellectuel qu’un homme seul tente de peupler à coups de romans, de chroniques et d’entretiens tous azimuts. Cet homme se nomme Tierno Monénembo. Mais un seul fil ne saurait faire une corde, encore moins une natte. L’exil livra Camara Laye à la pyélonéphrite dès février 1980. Le rejet et le mépris firent lâcher le cœur de William Sassine dès l’aube de l’année 1997. Quid de feux Djibril Tamsir Niane et Ibrahim Baba Kaké, de Fodéba Kéïta, d’Alioum Fantouré et autres ? Négligés. Boycottés. Un sanglot pour eux.

Monénembo est l’astre le plus lumineux dans notre ciel sombre. Est-il le plus grand des écrivains de ce pays ? Peut-être bien. Là où la question ne se pose guère, c’est qu’il est, aux côtés de Sassine, la plume la plus lucide de nos misérables décennies d’indépendance. Qui est Monénembo si non l’auteur du « livre de nos ossements ». Son œuvre entière est le Murambi de notre récit national. Le manifeste au vitriol de nos soirs éplorés. Il est le prophète parmi tous ceux que ce bled bouseux incarne ou désincarne. N’en déplaise à la police de la pensée, il est le Zeus de notre Panthéon littéraire. La furie aveugle de nos révoltes sourdes. L’astre suprême de nos veillées de lecture. La voix constante de la vérité historique. Le miroir éclatant de nos errements. Le peintre horrifiant de notre société.

Les voies du salut

Quid de la nouvelle génération ? Elle se nourrit d’ignorance et se vêt de lâcheté. Affolée par la misère intellectuelle, elle git dans les ténèbres depuis que la Revolution pdgiste a décimé l’élite censée l’éduquer. Ses idoles ? Takana et Cie. Et l’on s’étonne que le pays soit foutu en l’air ? Et l’on s’offusque que son élite dirigeante soit qualifiée de médiocre ?

En fait d’élite critique, notre peuple est d’une pauvreté sans nom. Si nos ainés tirent le diable par la queue, nous, génération que l’inculture dispute à la veulerie, celle des Kandaboungni, on se la fait happer par le génie circonciseur. Tant notre misère morale est criante. Notre indigence culturelle est telle que nous sommes réduits à admirer la plus Sogolon des laideurs et à avaler les avanies propres à nous exclure du rang des hommes. Est-ce la faute de Monénembo ? Aucunement. Au contraire, sa génération à lui, demeure la seule source à laquelle nous nous abreuvons. Que ne devons-nous pas à Sassine ? A qui d’autre que Tamsir Niane et Baba Kabé devons-nous les récits les plus illustres de notre tragédie nationale ?  Ce n’est certainement pas dans les psaumes givrés du Guide suprême que nous trouverons les voies de notre salut, encore moins dans le licencieux Assiatou de septembre du fils de Faralako.

Si nos romanciers n’ont pas excellé dans la fiction de leur art, n’est-ce pas parce que la réalité de leur vécu la dépassait de très loin ? Quelle tragédie romanesque peut prétendre égaler l’histoire de la Guinée indépendante et son Camp Boiro, ses pendaisons, ses charniers, ses disparitions forcées, ses simulacres de procès, sa violence politique, ses millions d’exilés, sa division ethno-régionaliste… ?  

Pour la nouvelle génération, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne promet ni patentes ni prodiges. C’est un fagot de chiards que tout appelle à larguer aux orphelinats. Il est donc temps de se réveiller car comme le dit le poète Al-Faruq, « à trop pisser contre le vent, on mouille sa chemise ».

Kaba Mohali