À l’heure qu’il doit être, puisque la transition a mangé ma montre, j’ai compris une chose : le temps, en Guinée, n’avance pas. Il fait la transition. La transition devait être courte. Elle a grandi. Elle a pris du ventre. Elle a commencé à parler toute seule. À la fin, même le calendrier a démissionné.

Quatre ans, ce n’est plus une transition. C’est un bail emphytéotique.

Quand on demandait :

– C’est pour quand ?

On nous répondait :

– Bientôt.

Le « bientôt » a vieilli. Il a perdu ses dents. Il ne mange plus que de la bouillie. Maintenant, l’élection est finie. La transition aussi, paraît-il. Mais le temps refuse de rendre la montre. Mon chat m’a dit :

– Quand une transition dure trop longtemps, ce n’est plus le temps qui passe, c’est le peuple qui attend. À fakoudou !

À l’heure qu’il doit être – puisque ma montre est toujours en transition – j’ai cherché la liste des membres du CNRD. Je n’ai rien trouvé. Pas même une trace de gomme. Pourtant, on nous avait promis une liste. Une vraie. Avec des noms. Des prénoms. Même des surnoms. Mais non. La liste s’est comportée comme un témoin gênant : elle a vu, elle a su, et elle a disparu. J’ai demandé à mon chat :

Où est passée la liste ?

Il m’a répondu :

– Elle est peut-être classée secret-défense ou secret-honte.

J’ai pensé aux imprimeries de Kaloum. Là-bas, il paraît que les machines impriment tout : des affiches géantes, des portraits souriants, des mains levées, des promesses plastifiées. Mais la liste, non. La liste refuse le papier. Peut-être qu’ils sont trop nombreux. Ou trop peu. Ou que certains ne veulent pas se reconnaître dans le miroir.

Chez nous, le berger connaît tout son troupeau. Mais le CNRD, lui, est un sigle sans visage. Un acronyme timide. Quatre ans après, demander la liste, c’est devenu une provocation. Comme demander l’heure à quelqu’un qui n’a jamais eu de montre.

Mon chat m’a dit :

– Quand une liste tarde trop à sortir, ce n’est plus une liste… c’est un secret. À fakoudou !

À l’heure qu’il doit être – puisque même les textes ont perdu l’heure – j’ai pensé à la Charte de la transition.

Paix à son âme.

Elle était belle sur le papier. Enfin… on dit. Moi, je ne l’ai jamais vraiment vue vivre. La Charte est née fatiguée. Elle a respiré une fois. Puis plus rien. On dit qu’elle devait encadrer. Orienter. Limiter. Mais chez nous, les textes aiment surtout regarder sans parler.

La Charte est morte avant d’avoir appris à marcher. Elle n’a jamais crié. Elle n’a jamais protesté. Même ses articles sont restés orphelins.

En Guinée, quand quelqu’un meurt, on fait au moins une annonce. Même une chèvre disparue a droit à une rumeur. Mais la Charte, non. Elle est partie discrètement, comme une promesse qui a honte.

Mon chat m’a regardé longuement et m’a dit :

Quand une Charte meurt sans enterrement, c’est que quelqu’un a peur du fantôme. À fakoudou !

À l’heure qu’il doit être – puisque même les titres ont pris la fuite – j’ai remarqué une chose étrange :

un grade a disparu.

Il était là hier. Il parlait fort. Il occupait l’espace.

Aujourd’hui, plus rien.

Pas de décret. Pas de communiqué.

Pas même un avis de recherche.

Chez nous, quand un grade arrive, il arrive avec fanfare.

Quand il monte, on imprime.

Quand il descend, on proclame.

Mais celui-là, non.

Il s’est volatilisé comme un billet dans une poche trouée juste avant la présidentielle. À fakoudou ! J’ai demandé à mon chat :

– Un grade peut-il disparaître sans décret ?

Il m’a répondu :

– Oui. S’il a peur du papier.

Pourtant, pour se présenter à une présidentielle, un petit décret, même mal coiffé, ça se doit.

Mais peut-être que ce décret-là est timide. Ou nocturne. Ou coincé avec la liste du CNRD, à l’imprimante du palais Mohamed V, rayon « promesses non imprimées ».

En Guinée, même un surnom a besoin d’autorisation. Mais un grade, lui, peut disparaître sans laisser d’adresse.

Mon chat a soupiré et m’a dit :

Quand un grade disparaît sans décret, ce n’est pas le grade qui est parti…c’est le mot. À fakoudou ! 

À l’heure qu’il doit être – puisque le pouvoir, lui, préfère l’obscurité – j’ai compris que certaines décisions ne supportent pas la lumière. Elles sortent la nuit.

Comme les moustiques.

Comme les sorciers.

Comme les communiqués importants.

Le jour, on rassure.

La nuit, on décide.

Le peuple dort.

Les radios ronflent.

Internet a déjà été couché sans dîner.

Et hop ! Une décision traverse la nuit, pieds nus, sans bruit.

Le matin, on se réveille avec une surprise.

C’était comme ça avant ?

– Non mais…

– Alors c’est quoi ?

– C’est décidé.

J’ai demandé à mon chat :

Pourquoi la nuit ?

Il m’a répondu :

Parce que la nuit, même la vérité ronfle.

Chez nous, le pouvoir aime le clair-obscur. Pas trop clair pour expliquer. Pas trop sombre pour assumer. Les réunions nocturnes accouchent de réalités diurnes. Et le peuple, lui, apprend la nouvelle comme on apprend un décès lointain : par rumeur.

Mon chat s’est étiré et a dit :

Quand les décisions sortent toujours la nuit, ce n’est pas le peuple qui rêve…c’est le pouvoir qui somnambule. À fakoudou !

À l’heure qu’il doit être – puisque la sobriété n’était pas invitée – j’ai vu passer l’investiture.

Ça brillait.

Ça scintillait.

Ça clignotait plus qu’un sapin de Noël hors saison.

Des portraits géants.

Des affiches immenses.

Des regards agrandis à la taille de la République.

Une main levée, très haut, comme pour attraper le soleil ou demander un taxi céleste.

Mon chat a sursauté :

On investit ou on expose ?

Chez nous, quand c’est sérieux, on parle doucement.

Mais là c’était sérié, on a parlé en grand format.

Très grand.

Tellement grand que même les murs de Nongo ont tremblé.

Tout s’est bien passé, dit-on.

Normal : quand ça brille, on ne regarde pas les détails.

On applaudit.

On cligne des yeux.

On rentre chez soi.

Moi, cette main levée m’a rappelé quelque chose.

Celle qui a pris ma poule dorée aux œufs d’or le jour même de l’investiture.

Même geste. Même élégance.

Même disparition derrière.

Monsieur le Président, humblement,

rendez-moi ma poule.

Même sans dorure.

Même en noir et blanc.

Mon chat m’a dit, très sérieux :

Quand une investiture brille trop, c’est pour qu’on ne voie pas ce qui arrive après. À fakoudou !

À l’heure qu’il doit être – puisque les ambitions, elles, ne dorment jamais – tout le monde attend la formation du gouvernement. Et ça chauffe. Les biceps sortent. Les sourires se tendent. Les anciens minus-tres déflatés se regonflent à l’air du temps. Chacun fait ses étirements mystiques.

Ça ne ressemble plus à une consultation. Ça ressemble à un ring de catch.

Il y a ceux qui veulent revenir.

Ceux qui jurent qu’ils y resteront.

Et ceux qui sont déjà revenus sans prévenir.

Le public regarde. Les arbitres hésitent. Le sifflet est introuvable.

J’ai demandé à mon chat :

Qui va gagner ?

Il m’a répondu :

Un nœud gordien.

Dans ce vacarme, un seul semble calme.

Le jeune Bah Oury.

Immobile.

Concentré.

Comme un chat qui a déjà vu trop de souris promettre du fromage. La transition est finie, dit-on. Mais le match, lui, commence à peine.

Mon chat a sauté du ring et a conclu :

Quand tout le monde veut être ministre, c’est que personne ne veut être responsable. À fakoudou !

Sambégou Diallo