Depuis son exil, le P’Tit Bout Kamara publie « Coup d’État contre Alpha Condé : La tragédie du pouvoir, la comédie des Hommes. » Un grand déballage de 288 pages qui met à nu la vulnérabilité du régime déchu.
En parcourant « Coup d’État contre Alpha Condé : La tragédie du pouvoir, la comédie des Hommes », le tout nouveau bouquin de Tibou Kamara, le P’Tit Bout pour Le Lynx, on est tenté de s’interroger : finalement, qui ignorait ce qui se tramait contre l’ex-Prési Alpha Grimpeur ? Uniquement la vendeuse de malé–gâteau de Coronthie ? Tout le monde, y compris le déchu et ceux qui avaient pour charge de le protéger ou de le conseiller, le savait.
Quel marabout de Kankan ou féticheur de Beyla est-il parvenu à tétaniser tout ce beau monde autour de celui qui jurait par tous les saints que la Guinée avait tourné la page des putschs ? Pour de bon. Persuadé qu’il était d’avoir réussi sa réforme des farces de défense et de sécu, l’un des chantiers prioritaires de son premier mandat. La conviction d’Alpha Grimpeur était aussi basée sur une particularité guinéenne : tous les coups d’État, en tout cas réussis, avaient été orchestrés contre le cadavre fumant du président. Il était sans doute également ragaillardi par le fait qu’il était sorti victorieux de la rude bataille contre son troisième mandat.
Alpha Grimpeur, victime de ses certitudes ? Sans doute, mais de sa personnalisation du pouvoir et du mépris qu’il éprouvait pour certains. Car à en croire celui qui était à la date du 5 septembre 2021 porte-voix du goubernement, ministre d’État conseiller personnel du chef de l’État, ministre de l’Industrie et des PME, les préparatifs du renversement d’Alpha Grimpeur n’étaient qu’un secret de polichinelle.
Incrédule
«L’autre raison pour laquelle le Président n’avait rien vu venir ou s’était refusé à croire qu’il était menacé, c’était l’excès de confiance et d’assurance qu’il affichait dernièrement, alors que de tout temps il a été enclin au doute et à la suspicion. Il était un homme à épier tout le monde. Un peu avant le malheur qui lui est arrivé, il se complaisait dans une zone de confort inhabituelle chez lui, le renard : persuadé d’avoir triomphé de tous ses ennemis, d’être sous la protection de Dieu contre toutes les forces du mal, bien que connu pour sa rationalité et son scepticisme», écrit le P’Tit Bout Kamara.
«L’état d’esprit du Président et sa posture d’homme inaccessible à la méchanceté et protégé du mauvais sort lui ont fait perdre lucidité, discernement et vigilance. Il avait tendance à tourner tout en dérision, à ne pas croire à la crédibilité des informations, à la fiabilité de ses services et de ses collaborateurs proches et dévoués», poursuit l’auteur, avant de se faire plus affirmatif: «Selon toute vraisemblance, le Président avait été averti d’un coup d’État en cours de préparation. Mais il ne pouvait croire cela possible ni que les accusés soient capables de le faire. Ce n’est pas possible dans un pays où, depuis toujours, les chefs d’État ont l’information qui vient de partout, qu’ils sont attentifs au moindre éternuement, qu’il n’ait pas été prévenu.»
«Le vieux est fatigué»
Sinon, les alertes n’avaient pas manqué. Les ministres de la Grande muette, Mohamed Diané et du Budget, Ismaël Dioubattu ; l’homo du premier, alors chef d’état-major de l’armée de terre, itou. Le Haut commandant de la gendarmerie d’alors, le général Ibrahima Ta-Baldé, impuissant, ostracisé et soupçonné de déloyauté. C’est à croire que le Grimpeur était convaincu que le malheur ne viendrait que de son opposition incarnée par La Petite Cellule Dalein Diallo de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG).
Un des visiteurs de l’auteur du bouquin, un certain Ousmane Yara, avait tout prédit pourtant dans les moindres détails. Le P’Tit Bout a rendu compte de ses confidences en ces maux : «Le vieux est fatigué. Il décline. Dans deux ans, il sera affaibli et peu apte à exercer ses fonctions. Doumbouya sait que Dr Diané [ministre de la Défense] se prépare pour la succession, de même que Damaro [alors président de l’Assemblée nationale] et d’autres. Il ne les aime pas et les juge responsables des erreurs du Président et de toutes les incartades dans le régime. Jamais il ne les laissera succéder au professeur Alpha Condé. Il me l’a juré. C’est moi qui lui conseille le calme et la patience. Je le retiens aussi d’agir. Il est prêt ! Il a la tête sur les épaules. Il pense déjà à tout ce qu’il fera, aux profils des hommes, aux changements à apporter. Il réfléchit à tout cela. Il en a tellement dit qu’il a eu peur que je ne révèle son secret. Je l’ai rassuré que notre conversation est privée et que je ne la répéterai pas. Qu’il puisse se rassurer.»
Un «homme meurtri qui attend son heure»
C’est à croire que le général Mamadi Doum-bouillant a agi par instinct de survie, digérant mal son éloignement à Forécariah, après avoir servi de bouclier au régime et se sentant menacé. Lui qui avait juré, la main sur le palpitant, avoir pris le pouvoir pour rendre aux Guinéens leur liberté.
Ousmane Yara «avait souligné avec force que le colonel [Mamadi Doumbouya] était un homme meurtri, indigné, qui attendait dans son petit coin que son heure arrive.»
Son heure ne tarda pas à arriver. Après ce témoignage, faut-il rendre Alpha Grimpeur seul responsable de sa propre chute ? Était-il le seul à pouvoir décider de sa sécurité ? «L’une des missions de l’entourage d’un président, c’est de le protéger contre lui-même», rappelle un ancien dignitaire, dépité. «Ceux qui étaient informés de ce qui se tramait avaient la responsabilité de prendre des initiatives pour déjouer le putsch. D’autres pouvaient renverser le président, mais pas ceux sur qui pesaient les soupçons. Tout devait être entrepris pour les en empêcher», renchérit-il.
Le Grimpeur s’apprêtait à fermer les vannes, à s’ouvrir à son opposition et à miser sur des compétences de la diaspora quand il fut renversé, jure la main sur le palpitant l’auteur. Après une décennie de tensions et d’anarchie.
Diawo Labboyah



