Les rappeurs du groupe Sagatala et le solitaire Opinel XII se livraient depuis plusieurs semaines à des clashes sans précédent, multipliant les attaques aussi bien en ligne que dans les studios. Ils ont été interpellés par l’Oprogem (Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs) et placés sous mandat de dépôt le 18 février à l’Hôtel cinq étoiles de Coronthie, après une nuit passée en garde à vue.
Dans l’univers du rap, le « clash » est une pratique répandue. Il alimente passion et curiosité auprès du public. Cette forme de confrontation verbale entre art-tristes est souvent utilisée pour attirer l’attention, démontrer sa supériorité artistique ou régler des différends personnels.
En Guinée, les clashes entre art-tristes rappeurs ou non sont fréquents. Ces derniers jours, le rap guinéen a été rythmé par une série d’échanges musclés entre Opinel XII et le groupe Sagatala composé de deux amis. Deux figures de la nouvelle génération capables d’engendrer des milliers de vues ou d’écoutes par jour, grâce à une fanbase solide. Comme dans tout clash classique, ces rappeurs s’affrontaient d’abord à coups de punchlines et de diss-tracks. Ils se sont ainsi livrés à une succession de morceaux incisifs décris comme le clash de l’année, voire l’un des plus marquants de l’histoire du rap guinéen. Punchlines tranchantes, répliques en chaîne, vidéos virales : le duel artistique tenait en haleine une grande partie de la jeunesse et alimentait intensément les débats.
Au fil des sorties, la tension est montée d’un cran. Les adversaires ont franchi les limites du clash artistique pour tomber dans l’injure publique, allant jusqu’à s’attaquer aux parents. Ce qui n’était au départ qu’une rivalité musicale s’est rapidement transformé en affrontement personnel. Insultes, insinuations, attaques visant leurs familles respectives : les contenus ont choqué l’opinion et enflammé la toile. L’affaire a ainsi quitté les studios pour atteindre les bureaux des autorités, poussant l’Oprogem à intervenir.
Mardi 17 février, Opinel XII et les deux membres du groupe Sagatala ont été interpellés pour des propos jugés injurieux et contraires aux bonnes mœurs. Conduits dans les locaux de l’Oprogem, ils y ont passé la nuit en garde à vue avant d’être présentés à un juge, qui les a placés en détention préventive le 18 février.
Du deux poids, deux morsures ?
Les faits de cyberviolence et d’atteinte aux mœurs sont punis par le Code pénard et la loi sur la cybersécu-raé en Guinée. Pour leurre, les charges exactes retenues contre les art-tristes n’ont pas été rendues publiques, pas plus que la date de leur procès. Mais l’affaire suscite une vague indignation sur les réseaux sociaux. Plusieurs rappeurs et de nombreux fans ont exprimé leur rage, dénonçant une atteinte à la liberté d’expression artistique. Ils rappellent que le rap guinéen a déjà connu des affronts célèbres, notamment entre Instinct Killers et Banlieuz’art, Djani Alfa et Albert Keckson ou encore MC Fresh vs Thiird. D’autres clashes sont encore d’actualité, comme Straiker et Maxim BK, sans parler des tensions dans la musique populaire.
Promoteurs, beatmakers, animateurs et artistes dénoncent un « deux poids, deux mesures ». Ils estiment qu’il serait incohérent de sanctionner certains rappeurs pour des paroles obscènes alors que des contenus tout aussi controversés n’ont pas suscité la même fermeté des autorités. D’aucuns accusent l’Oprogem de fermer les yeux sur d’autres chansons jugées offensantes ayant pourtant choqué l’opinion publique, dont ceux des artistes Tombolia Foté ou Singleton avec sa chanson « Golo-Guémè ». L’animateur Badara Alou a exprimé son courroux : « Dja Aly, Oumé, Singleton, Djaman, Maya la solution, Paikoun Sarè, AGI Le King…vous savez défendre les mœurs ? Mais avec eux vous étiez absents. » Le beatmaker Ldjy Boy, lui, balance: « Laissez notre rap respirer… libérez les artistes.»
Vague d’indignations
Sur sa page Facebook, Maxim BK appelle à la nuance : «Je ne défends pas les excès ni les dérives. Mais soyons honnêtes : le clash fait partie du rap. Ce qui dérange aujourd’hui, c’est l’impression de deux poids, deux mesures… Oui, le rap 224 a besoin de maturité. Oui, les artistes doivent être responsables. Mais les autorités aussi doivent être cohérentes dans leurs démarches…»

Le rappeur Straiker, pourtant en clash avec Maxim BK, a lui aussi réagi : « Certes, je suis très contre les injures de parents dans notre société, mais je suis encore plus contre le deux poids deux mesures. On connaît tous où sont les insulteurs publics… Libérez-les, laissez notre rap respirer ! ». LeDakhoui avertit pour sa part : « Laisser passer ça, c’est accepter de ne plus être libre en pratiquant notre art, notre passion, notre métier… »
D’autres figures de la scène urbaine : Depotoir, Le Mélangeur, Araphan DJ, Balthazard DY ou encore Miss Kala Kala ont également partagé la photo des rappeurs avec la mention « Free Opinel 12 & Sagatala » ou publié des vidéos dénonçant ce qu’ils jugent comme « un abus. »
Au moment où nous mettions sous presse, les rappeurs Opinel XII et Sagatala étaient toujours derrière les barreaux.
Abdoulaye Pellel BAH



