Depuis plusieurs décennies, les associations de ressortissants constituent un pilier discret mais vital du fonctionnement social en Afrique de l’Ouest. Implantées dans les capitales nationales, dans les grandes villes de la sous-région ou au sein des diasporas en Europe et en Amérique du Nord, elles maintiennent un lien organique entre les territoires d’origine et leurs membres établis ailleurs.
Elles collectent, organisent, soutiennent. Elles interviennent lors des funérailles, des mariages, des maladies. Elles financent parfois des infrastructures collectives. Elles préservent la cohésion communautaire là où les mécanismes publics font souvent défaut.
Mais une réalité mérite d’être posée sans détour : la majorité de ces associations consacrent aujourd’hui l’essentiel de leurs ressources aux solidarités sociales ponctuelles plutôt qu’aux dynamiques structurées de développement territorial. Ce n’est pas un reproche. C’est un constat, qui nécessite une réflexion stratégique.
Une capacité financière considérable, mais insuffisamment orientée
Les transferts de fonds des diasporas ouest-africaines représentent une force économique de premier plan. Selon la Banque mondiale, les envois de fonds vers l’Afrique subsaharienne ont atteint environ 54 milliards de dollars en 2023, et plus de 96 milliards pour l’ensemble du continent africain en 2024. En Afrique de l’Ouest, les transferts représentent 66% des flux financiers extérieurs, devant l’investissement direct étranger (21%) et l’aide publique au développement (13%). Ces montants dépassent désormais, dans de nombreux pays, l’aide publique au développement.
Quelques ordres de grandeur illustrent cette puissance : Sénégal : près de 3 milliards de dollars par an, soit environ 10% du PIB (9,5% en 2023, 11,4% en 2024 selon la Banque mondiale) ; Gambie : environ 628 millions de dollars en 2023, représentant près de 27% du PIB, et jusqu’à 31,5% en 2024, la part la plus élevée du continent ; Mali : environ 1,2 milliard de dollars, soit 4 à 5% du PIB ; Guinée : entre 800 millions et 1 milliard de dollars, soit environ 4% du PIB ; Burkina Faso : entre 600 et 800 millions de dollars, soit environ 3% du PIB ; Côte d’Ivoire : plus d’1 milliard de dollars, avec une diaspora estimée à plus d’un million de personnes à l’étranger.
Autrement dit, les ressortissants disposent d’une capacité de mobilisation financière considérable. Mais cette puissance ne se transforme pas automatiquement en stratégie territoriale. L’enjeu est précisément là : comment réorienter une part significative de ces flux vers des investissements économiques durables et des dynamiques de développement territorial ?
La priorité sociale : une fonction légitime mais absorbante
Dans la majorité des associations de ressortissants, l’essentiel des cotisations annuelles est absorbé par les dépenses sociales : contributions funéraires, soutiens d’urgence, cérémonies, assistance aux membres en difficulté. Cette orientation est compréhensible. Dans des contextes où les systèmes publics de protection sociale demeurent embryonnaires, l’association joue un rôle irremplaçable d’assurance collective informelle.
Toutefois, les enquêtes menées auprès d’associations diasporiques en France et aux États-Unis révèlent qu’en moyenne, plus de 60% des budgets annuels sont consacrés aux dépenses sociales courantes, ne laissant qu’une part marginale aux investissements territoriaux structurants. Le Fonds international de développement agricole (FIDA) estime par ailleurs qu’environ 75% des envois de fonds en Afrique sont utilisés pour des besoins immédiats (alimentation, logement, santé, éducation), tandis que seuls 25% sont disponibles pour l’épargne ou l’investissement.
Le résultat est visible : une solidarité réactive, généreuse mais rarement planifiée. L’urgence sociale absorbe l’énergie collective et réduit l’espace stratégique disponible pour les investissements durables.
L’expérience fondatrice de Kayes et de la vallée du fleuve Sénégal
La région de Kayes, dans l’ouest du Mali, demeure le cas de référence en matière d’engagement des associations de ressortissants dans le développement territorial. Depuis les années 1980, des centaines d’infrastructures communautaires (Écoles, centres de santé, forages, mosquées/églises) ont été cofinancées par des associations de migrants installés en France. En 2012, pas moins de 385 associations de ressortissants de Kayes étaient recensées en France. Les données de l’enquête nationale malienne de 2011 montrent que les associations de migrants ont participé au financement de 13% des infrastructures dans la région de Kayes, contre 4,4% en moyenne nationale pour les communes rurales.
Cependant, les études révèlent aussi les limites de ce modèle lorsqu’il fonctionne en dehors de la planification communale. Les infrastructures construites sans coordination avec les collectivités locales ont souvent souffert de problèmes de maintenance, de doublons et d’absence de viabilité à long terme. La durabilité des investissements était directement corrélée au degré d’intégration dans les Plans de développement social, économique et culturel (PDSEC) des communes.
L’évolution la plus significative est venue du passage à un modèle tripartite : des partenariats structurés entre associations de migrants, collectivités territoriales françaises et collectivités maliennes. Ce schéma, documenté notamment dans la région de Kayes et dans la vallée du fleuve Sénégal, a permis une meilleure articulation stratégique. Les investissements étaient inscrits dans les plans locaux de développement et bénéficiaient d’un cofinancement formalisé.
La différence tient à un facteur décisif : la formalisation des relations entre associations et collectivités.
Burkina Faso : la pression de l’urgence contre l’espace stratégique
Au Burkina Faso, les associations de ressortissants, en particulier celles issues des régions du Centre-Nord, du Sahel et de l’Est, ont historiquement joué un rôle important dans la construction d’écoles, de forages et de centres de santé communautaires. Leur contribution au maillage des équipements de base dans les zones rurales est documentée et reconnue.
Cependant, le contexte sécuritaire qui prévaut depuis 2015 a profondément modifié la donne. L’insécurité, les déplacements massifs de populations internes et la fermeture de nombreux services publics dans les zones sous menace djihadiste ont réorienté les priorités des associations vers l’assistance humanitaire et le soutien aux familles déplacées.
Certaines communes avaient commencé à intégrer les associations dans les Plans communaux de développement (PCD). Là où des conventions formelles existaient entre communes et associations diasporiques, les projets étaient mieux coordonnés et suivis. Mais ces avancées restent inégales et fragiles. Le cas burkinabè illustre une tension fondamentale : la pression de l’urgence sociale réduit considérablement l’espace disponible pour le développement structuré. C’est précisément dans ces contextes de crise que la distinction entre fonds social et fonds de développement devient la plus nécessaire.
Côte d’Ivoire : un potentiel économique majeur, encore peu territorialisé
La Côte d’Ivoire présente une configuration différente. Première économie de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), elle dispose d’une économie plus diversifiée et d’une diaspora importante en Europe, en Amérique du Nord et dans la sous-région. Les transferts annuels y dépassent le milliard de dollars.
Plusieurs associations de ressortissants ivoiriens ont développé des initiatives économiques notables : soutien à l’entrepreneuriat local, projets agricoles dans les régions d’origine, bourses scolaires, financement de microprojets. Ces initiatives témoignent d’une volonté de dépasser la seule solidarité sociale.
Cependant, leur intégration dans les schémas régionaux de développement ou les plans communaux reste limitée. Les projets demeurent souvent portés par des leaders individuels, sans cadre institutionnel durable. L’absence de mécanismes formels de dialogue entre associations et collectivités locales maintient ces initiatives dans une logique ponctuelle, en deçà de leur potentiel réel.
La comparaison entre Burkina Faso et Côte d’Ivoire confirme que le défi n’est pas seulement financier. Il est fondamentalement organisationnel et institutionnel.
Clarifier les rôles pour sécuriser l’impact
Un principe doit demeurer incontestable : la planification et la coordination du développement territorial relèvent de la responsabilité des élus locaux. Les associations de ressortissants, aussi puissante que soit leur contribution financière, ne peuvent ni ne doivent se substituer aux conseils communaux ou régionaux dans la définition des priorités.
Mais la réciproque est tout aussi essentielle. Les collectivités qui réduisent les associations à de simples caisses de financement se privent d’un partenaire stratégique porteur de compétences, de réseaux et de légitimité communautaire.
Un partenariat mature repose sur un équilibre clair :
- Les élus planifient, coordonnent et rendent compte.
- Les associations contribuent, appuient et participent au contrôle citoyen.
Ce schéma suppose une formalisation : des conventions cadres, des protocoles d’accord, une participation aux diagnostics territoriaux et une redevabilité partagée.
Vers un rééquilibrage stratégique : sept leviers concrets
Il ne s’agit pas d’opposer solidarité sociale et développement territorial. Il s’agit d’organiser un équilibre entre les deux. Plusieurs leviers concrets, éprouvés par l’expérience de terrain, peuvent être activés :
- Séparer les fonds : créer un fonds territorial distinct du fonds social, avec une gouvernance propre et une comptabilité séparée ;
- Sanctuariser un pourcentage : consacrer un minimum de 20 à 30% des cotisations annuelles au développement économique territorial ;
- Formaliser les partenariats : signer des conventions avec les communes d’origine, précisant les engagements réciproques, les modalités de suivi et les mécanismes de redevabilité ;
- Participer aux diagnostics territoriaux : intégrer les associations dans les processus d’élaboration des plans communaux et régionaux de développement ;
- Investir dans l’économie locale : soutenir l’entrepreneuriat, le numérique, les filières agricoles à valeur ajoutée, et les énergies renouvelables plutôt que les seules infrastructures sociales ;
- Mobiliser les nouvelles générations : les jeunes diasporiques, souvent formés et connectés, peuvent porter des projets innovants en matière de transition numérique, d’environnement et d’économie circulaire ;
- Capitaliser sur les bonnes pratiques : s’inspirer des modèles tripartites éprouvés (Kayes, vallée du fleuve Sénégal, Gambie) pour structurer l’action collective.
Ces mesures ne nécessitent pas de révolutions institutionnelles. Elles requièrent de la méthode, de la volonté politique et un changement de culture organisationnelle au sein des associations elles-mêmes.
Conclusion : organiser l’énergie collective pour le développement durable
L’Afrique de l’Ouest ne manque ni de solidarité ni de ressources diasporiques. Elle manque parfois de méthode pour transformer cette énergie en dynamique territoriale durable.
Les associations de ressortissants ont consolidé la cohésion sociale de leurs communautés pendant des décennies. Elles peuvent désormais devenir des partenaires stratégiques de la gouvernance territoriale, à condition de rééquilibrer leurs priorités entre urgence sociale et investissement structurant. Entre solidarité et stratégie, le choix n’est pas exclusif. Il est organisationnel.
C’est en structurant cette énergie collective, en privilégiant les investissements économiques durables et la vitalité des dynamiques territoriales, que les associations de ressortissants accéderont pleinement à leur rôle de levier stratégique du développement en Afrique de l’Ouest.
Algassimou Porédaka Diallo
Expert en Développement Local
Spécialiste des dynamiques territoires – diaspora
Fondateur et Gérant de Local Development Consulting, LLC (LDC Consulting)


