Mesdames, Messieurs, ne cherchez pas vos portefeuilles, ils sont vides. Regardez plutôt vos téléphones. En Guinée, nous avons franchi un seuil métaphysique, une avancée scientifique qui ferait pâlir les plus grands économistes de la planète. Nous avons inventé l’argent fantôme. Oui, l’argent existe, il s’affiche, il brille en pixels dorés, mais il ne se matérialise jamais. À fakoudou !

C’est le paradoxe du siècle : tu es un milliardaire sur ton écran, un mendiant sur le trottoir. Wallahi !

L’autre jour, un ami m’a montré son solde avec la fierté d’un pêcheur montrant un thon géant. Trois millions ! Je l’ai congratulé :

— Mon frère, tu es un nabab, un magnat de la finance !

Il m’a regardé avec des yeux ternes, ceux d’un mouton qu’on emmène à la Tabaski.

— Nabab ? Dit-il. Viens, on va voir si je peux te payer un café. Hé Kéla !

Retirer du liquide dans ce pays, c’est devenu une épopée homérique, une quête du Graal moderne. Trois kiosques Orange Money, quatre banques, deux stations-service, un cybercafé… et tu rentres chez toi, chargé de honte. C’est comme l’amour sur TikTok : ça existe en quantité, mais ça ne réchauffe pas les lits. À fakoudou !

Pendant ce temps, le Ramadan tire sa révérence. Les enfants lorgnent les vitrines. Les parents, eux, fixent leurs téléphones comme des oracles antiques. Les téléphones fixent les comptes. Et les comptes, ils fixent l’algorithme. Ce sera ainsi jusqu’à la fin des temps, si l’on en croit le Karamo de la BCRG.

Même les chauffeurs de taxi sont devenus des philosophes existentialistes.

— Tu paies comment, mon frère ?

— Orange Money, bien sûr.

— Ah non… Je veux du cash.

On chen fout de la modernité ! Ce que nous voulons, c’est le billet, le papier, la chose qui froisse.

Et pendant que les citoyens errent comme des archéologues en quête d’une billetterie disparue, une nouvelle secousse politique agite le pays : plusieurs partis politiques viennent d’être dissous. Hé Kéla ! Dans les années 70, nos parents connaissaient déjà cette expérience scientifique: le parti unique. Une merveille administrative où tout le monde pense la même chose… surtout quand il ne faut pas penser à autre chose. Aujourd’hui, l’histoire nous fait une sorte de « remix » vintage. On se demande si le recyclage ne s’applique pas aussi à la tyrannie. À fakoudou !

On dit qu’un serpent peut changer sa peau, mais jamais son venin. Hé Kéla ! Si on replonge dans le parti unique, nous réinjectons le poison dans les veines de la nation. Même décor, mêmes poisons, mêmes illusions. Et nous, les spectateurs, bouche-bée, nous nous demandons: «Suis-je prêt pour une nouvelle ruine nationale ?» Wallahi !

Le citoyen ordinaire, lui, continue sa grande expédition quotidienne : chercher du liquide dans un pays où la monnaie circule…mais seulement dans les discours économiques et les écrans OLED. Je me dis qu’un pays, où l’argent rase les murs et la démocratie se théorise, risque de devenir un pays où la réalité elle-même finit par manquer de liquidité. Hé Kéla… Parce qu’il existe des banques pour l’argent… mais aucune banque pour la liberté.

L’autre jour, un ami m’a invité pour la rupture du jeûne. J’ai prié silencieusement pour ne pas finir au menu. Hé Kéla ! Dans ce pays où la vie devient un sport de combat, on se demande parfois si nos concitoyens, affamés par la crise, ne vont pas finir par se regarder avec une idée bien précise en tête, comme des convives attendant un plat de résistance. Heureusement, la marmite était pleine. Ce soir-là, je n’étais pas le gigot. Mais je me suis dit : dans un pays où l’économie manque de sang et où la politique manque d’oxygène, il faut espérer que la difficulté ne transforme jamais les hommes en repas les uns pour les autres. Wallahi !

C’est alors qu’un ami, autour d’un plat léger mais d’une conversation lourde de sens, a sorti son téléphone :

— Regardez ça… deux millions sur mon compte. Je suis riche !

Un autre a soupiré :

— Très bien. Maintenant, essaie de sortir 20 000 francs.

Tout le monde a éclaté de rire, ce rire nerveux qui cache l’angoisse. Un troisième, toujours prêt à verser quelques gouttes d’acide dans la discussion :

— Oui mon frère… ton argent habite dans le téléphone. Il n’a pas encore obtenu le visa pour sortir ! T’es donc comme un millionnaire en résidence surveillée. À fakoudou ! Et quelqu’un a ajouté, mélancolique :

— Dans ce pays, il y a deux choses qu’on voit beaucoup mais qu’on touche difficilement : l’argent… et le pouvoir. Wallahi !

Et puis, il y eût l’affaire des mémés kidnappées, oui Monsieur, ces vieilles âmes respectables, qui ont déjà traversé quatre-vingts saisons de soleil et d’hivernage, survivant aux colères de la terre et des hommes. Des ravisseurs les ont prises… puis les ont ramenées, calmement, à domicile, comme si elles avaient été empruntées pour une semaine de sortie. Du jamais vu ! Hé Kéla ! Dans d’autres pays, les bandits détalent comme des lapins. Ici, ils prennent leur temps, c’est un service VIP pour aïeules. C’est de l’enlèvement de luxe, Wallahi !

Et puis, il y a le Ramadan qui s’éteint doucement. Bientôt, les marmites et les petits commerces reprendront leur rythme effréné. Les débrouillards reprendront la route et le citoyen fera ce qu’il sait faire de mieux : slalomer entre les obstacles pour continuer d’avancer malgré les pièges de l’existence. Hé Kéla ! La vie ralentit, trébuche, se plaint… puis repart. C’est la danse du coucou.

Et puis, il y a les stratèges de la lutte moderne, ces « généraux de salon. » Ceux qui parlent fort, qui hurlent « lutte! » et « résistance! »… depuis leur exil doré. Hé Kéla ! Le peuple doit avancer, se sacrifier, affronter les balles perdues, les bavures et les gaz lacrymogènes… pendant que ces héros à distance observent la bataille, télécommande en main, la boisson fraîche à portée de main. À fakoudou !

Enfin, les frontières. Avec la Côte d’Ivoire, c’est la sieste. Mais avec le Mali, le Sénégal, la Guinée-Bissau, la Sierra Leone, le Liberia… c’est le festival des froncements de sourcils. Les problèmes dormaient paisiblement, comme des chats au soleil. Et puis paf ! Tout le monde s’agite. Le monde entier court, les écrans bourdonnent d’alertes… et nous, on se gratte la tête : pourquoi maintenant ? Wallahi ! Le serpent s’est réveillé, carte à la main, et nous, citoyens, regardons bouche-bée nos frontières faire des claquettes pendant que les voisins se lancent des regards de travers. À fakoudou !

En somme, nous avons réussi la prouesse de transformer le pays en une vaste économie « Cloud ». Le gouvernement est dans les nuages, l’argent est dans les nuages, et nous, les citoyens, nous restons les pieds dans la boue à attendre la pluie. C’est très moderne, mais courage !

Si le navire coule à cause des voisins en colère et des politiciens disparus, ne paniquez pas. Sortez simplement votre téléphone et prenez une capture d’écran de votre solde bancaire. Montrez-la aux requins, une fois dans l’eau. Avec un peu de chance, l’un d’eux est un agent Orange Money sous-marin et il acceptera votre richesse virtuelle contre un passage sur son dos. À fakoudou !

Sambégou Diallo