Mes amis, ce soir-là, le soleil semblait avoir oublié son emploi du temps. Il accrochait là-haut, au-dessus de Conakry, refusant de plonger derrière l’horizon pour nous laisser la paix. À fakoudou !
Nous étions un petit groupe de fidèles, réunis sur le trottoir, assis sur des bancs qui craquaient comme nos articulations. On Chen fout ! L’air était lourd, tiède, cette chaleur spéciale du mois sacré qui vous colle à la peau. Ce n’était pas la faim qui nous tirait les entrailles, c’était la pénitence. Nous étions là, dans ce silence complice, accrochés à l’attente du Sounakhati, ce moment tant attendu où la grâce revient et où les lèvres pourront enfin retrouver le goût des choses. À fakoudou !
Pour tuer le temps, pour faire passer cette longueur qui s’étire, on se racontait des histoires. Pas de politique sérieuse, pas de grands discours moralisateurs. Juste des histoires pour faire avancer les minutes. Des histoires pour rire un peu, pour que l’attente du Sounakhati devienne légère. Mais voilà, en pays guinéen, même une histoire pour rire finit par parler de ce qui nous pèse. Et ce soir-là, ce qui nous pesait, c’étaient ces échéances qui pointent le bout de leur nez : les législatives et les municipales.
C’est là, en croisant les bras pour calmer l’impatience, que j’ai regardé mes propres mains. J’ai regardé mes deux bras. Mes amis, il faut le dire : l’homme a été fait avec deux bras. Pas trois, pas quatre. Juste deux. Pourquoi ? Parce que c’est l’équilibre. Avec le bras droit, tu tiens le travail. Avec le bras gauche, tu tiens la famille. Si Dieu avait voulu que nous tenions tout le monde, il nous aurait fait des pieuvres. Wallahi !
Aujourd’hui, le pouvoir en place a déjà deux bras très solides. Le bras droit, c’est le Président, élu, installé, légitime. Le bras gauche, c’est le Gouvernement, cette armée de minustres qui signent, qui ordonnent, qui gèrent l’État. Avec ces deux bras-là, on peut déjà diriger un pays, non ? On peut construire, reconstruire, décider, punir.
Mais voilà le drame. L’appétit vient en mangeant. On nous dit qu’ils veulent aussi gagner les législatives et les municipales. C’est-à-dire qu’ils veulent ajouter un troisième bras pour faire la loi, et un quatrième bras pour gérer les mairies, les rues, les marchés et les ordures. Hé Kéla !
Prenez garde ! Un homme avec quatre bras, ce n’est plus un homme. C’est un monstre. C’est une araignée géante qui happe toute mouche qui vole. Si le même parti tient la Présidence, le Gouvernement, les Députés et les Maires… qu’est-ce que ça devient ? C’est ce qu’on appelle un Parti Unique. Mais un Parti Unique qui a mis un costume et des lunettes pour se cacher. À fakoudou !
C’est pourquoi je fais une suggestion humble au pouvoir. Je dis « Mon Cher, repose-toi. Tu as déjà tes deux bras occupés. Tu as la lourde tâche de diriger. Laisse les mairies et les députés à l’opposition. »
C’est une question de survivalisme, mes amis ! Si l’opposition gère les communes, ils devront s’occuper des ordures, des nids de poule, des marchandes qui crient et des trottoirs poussiéreux. «C’est un casse-tête ! Laisse-leur ce casse-tête. Toi, garde le grand panorama.»
La démocratie, ce n’est pas de tout manger sur la table. C’est de laisser un peu de viande aux autres, histoire qu’ils ne viennent pas manger la table avec. À fakoudou !
Il y en a un qui a pris la parole, la mine serrée comme un mori-cendrier, le visage à faire fuir les anges.
– Hé Kéla ! a-t-il lancé. Moi, je suis un mystère que même les marabouts n’arrivent pas à expliquer. J’ai été maudit dans toutes les mosquées de Conakry. Tous les imams d’ici ont fait des douas contre moi, vendredi après vendredi.
Il a levé les yeux vers nous, un sourire en coin aux lèvres.
– Et pourtant, étrangement, regardez-moi aujourd’hui : je suis minustre !
Le silence a été total, puis un murmure d’admiration sarcastique a parcouru le cercle. C’est vrai, dans ce pays, la logique est faite de caoutchouc. La malédiction des uns est devenue la promotion des autres.
Le monsieur a continué, plus grave :
– Wallahi ! On dirait que nos prières sont renversées là-haut, ou peut-être mal interprétées par le Ciel. Il a fallu que nos imams maudissent Alpha Grimpeur, celui qui avait déclaré avoir honte d’être musulman… Il a fallu cette colère des mosquées pour qu’il devienne, in fine, Président de la République.
C’est le comble, mes amis. Ici, plus on vous maudit, plus votre étoile brille. La malédiction est devenue un accélérateur de carrière politique, un véritable parfum du bonheur. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet – un chat m’a conté (1)
Pas un chat de salon,
mais un chat de carrefour,
qui traverse les cortèges,
sans être écrasé.
Un chat républicain,
qui dort sur les urnes,
et ronronne dans les commissions.
Il m’a fixé longtemps avant de dire :
« Il faudrait essayer autre chose,
pour les prochaines élections.
Ne laisser voter que ceux qui n’ont
pas voté aux présidentielles.
La démocratie n’est pas la répétition des fidèles.
Ni une signature éternelle. »
Logique.
Non par exclusion, mais pour entendre
les voix restées en jachère.
Les absents.
Les empêchés.
Les oubliés des dernières élections.
Il a ajouté, en grattant le sol :
« Pourquoi fatiguer les mêmes doigts, la même encre ?
Pourquoi convoquer les mêmes empreintes, les mêmes certitudes ?
Pourquoi déranger des consciences déjà alignées ?
On connaît leur choix.
On connaît leur ferveur.
On connaît leur fidélité.»
Alors, autant ouvrir la porte à d’autres.
Invitons les bulletins froissés,
les hésitations mal pliées,
les erreurs sincères.
Ajoutons, par générosité républicaine,
les détenteurs de bulletins nuls,
Eux au moins innovent.
Quelle belle initiative !
Wallahi, ce chat mérite un ministère !
SD
Billet – un chat m’a conté (2)
« Je suis électeur.
Pas un spectateur.
Je suis électeur,
mais personne ne veut de mon bulletin.
Je suis Guinéen,
Mais personne ne veut plus m’écouter.
Alors j’ai coupé :
-ma confiance trop naïve,
-ma langue trop bavarde,
-mon bulletin trop pâle,
-mon espoir trop fragile,
-ma patience trop longue.»
Le chat a hoché la tête. Puis il est parti, léger, comme une promesse qui ne veut pas mourir. À fakoudou !
SD



