On n’entendait plus rien à Conakry. Juste ce bourdonnement incessant, ce rythme frénétique qui montait du trottoir et des pavés brûlants. Les tambours. D’abord lointains, comme un battement de cœur souterrain, puis violemment présents, éclatant en syncopes sauvages. Et puis, il y avait eu les trompettes. Des cuivres criards, perçants, qui donnaient la migraine et forçaient les sourires. C’était le signal.

Le Président Doum-Doum rentrait au bercail. Il regagnait le palais Mamadi V. À fakoudou ! La foule était massée sur le bord de l’autoroute, une marée de têtes et de bras levés, agitant des drapeaux comme s’il s’agissait de leur dernière chance de saluer le soleil. On criait son nom, on chantait sa gloire, on sue à grosses gouttes sous la chaleur écrasante du vendredi. C’était une fête, une grande messe du bruit et de la fureur. Mais vous, vous n’étiez pas là pour la fête.

Au milieu de ce vacarme assourdissant, votre monde était devenu étrangement silencieux. Vous observiez le cortège avancer, ces voitures noires aux vitres teintées, cette garde rapprochée nerveuse, ces mitraillettes qui luisent sous les tropiques. Les tambours montaient en volume, la danse semblait s’accélérer. On dit que le diable a toujours les meilleurs morceaux de musique. Aujourd’hui, il a mis le paquet. Parce que sous les fanfares triomphales de mon Général bien-aimé, il y a le cliquetis familier d’une culasse qu’on arme. Il y a le soupir d’une lame qu’on dégage.

Deux semaines. Quatorze jours de silence radio. C’est long, trop long pour laisser le peuple respirer sans avoir le nom du Chef sur les lèvres. Alors, les langues ont lâché. Les colporteurs de rumeurs, ces vipères à bon marché, ont commencé à susurrer dans les interstices du silence. Ils disaient qu’il était aux soins intensifs à Singapour, le corps brisé, rongé par je ne sais quel mal étranger. D’autres, plus pieux mais tout aussi stupides, racontaient qu’il était en pèlerinage à La Mecque, demandant pardon pour des péchés que seul un fou pourrait lui prêter. Pff… On chen fout ! On chen fout de Singapour ! On chen fout de La Mecque ! On chen fout de ce qu’ils disent ! Ce qui compte, c’est qu’il est là. Mais regardez ce qu’ils osent écrire ! Regardez cette photo ! Elle est partout sur ces réseaux sociaux pourris. Ils prétendent que le Général Doum-Doum a maigri. Ils disent : « Il est malade », ou bien « il est devenu albinos ». Wallahi, c’est à pleurer de rire !

C’est la faute du caméraman ! Ce saboteur ! Hé Kéla ! C’est ta faute aussi, toi qui regardes l’écran, ôte tes yeux de là ! Fous le camp si tu n’aimes pas ce que tu vois ! Ce caméraman a pris un mauvais angle, c’est tout. Il faut le pourfendre, ce traître !  On devrait lui couper les doigts pour avoir osé prendre un homme aussi grand en contre-plongée ! Il a déformé la réalité, c’est un complot d’optique, une trahison d’angle de vue !

Ils prétendent que le Chef a maigri. Quelle honte ! Ils osent critiquer l’homme le plus puissant du monde ? Ils osent écrire que son visage est creusé, que sa main tremble ? Mais c’est impossible ! Ces blagueurs-blogueurs mal éduqués, on devrait les jeter dans la fosse aux lions ! Et aussi toute cette nuée de mouches numériques qui pompent leur crédibilité derrière des comptes anonymes. Ils posent des questions. Ils calomnient. Ils colmatent. Ils complotent. Quelle insolence !

Mais, écoutez-moi bien, et dites-leur à tous ces crétins : on ne dit pas que le Chef est malade. C’est interdit. C’est un suicide. On ne dit pas qu’il a été hospitalisé. Jamais. Aigris comme vous êtes, vous ne voyez pas la beauté des choses ! On ne dit pas « le Chef a maigri ». C’est vulgaire. On dit que « le Chef suit un régime drastique et volontaire pour être plus léger dans sa course vers le progrès ». On ne dit pas : « Il est épuisé ». On dit qu’il « prend du repos mérité après avoir porté le monde sur ses épaules ».

Et surtout, surtout, on dit la vérité ultime : « Le Chef a pris du poids ! » Oui ! De la masse ! De la puissance ! Il est plus solide que jamais ! Le Chef, c’est la force incarnée. À fakoudou !

Fais-toi entendre ! Ouvre grand tes oreilles ! Faut savoir parler au Chef, sinon tu finis au fond du puits ! On ne critique pas l’ombre du soleil, on la remercie de ne pas nous brûler. Alors redresse-toi et souris ! Le Président est là. Le Président est en super santé. Wallahi, il n’a jamais été aussi fort. Il n’a jamais été aussi… vivant. C’est ce que nous dirons, n’est-ce pas ?

Pourtant, soyons honnêtes, il a tardé à revenir. Et le diable s’ennuie. Au point d’enlever des grands-mères qui ont du mal à traverser la route. C’est le signe d’un sorcier qui n’a plus de pouvoirs ou d’un voleur qui a peur de la vitesse. C’est du mal de bas étage ! Même l’enfer a des standards, et ce n’est clairement pas ça. À fakoudou !

Alors, bienvenue Monsieur le Président. Vos dons sont toujours imperceptibles, les grands-mères se cachent toujours des diables en pantoufles, et la CRIEF se vide au rythme d’un sablier bouché. Mais tout va bien. Le navire Guinée avance. La boussole pointe toujours vers le fond, mais au moins, le capitaine est de retour à bord. Tant que ça coule avec style. À fakoudou !

Sambégou Diallo

Billet – un chat m’a conté

L’élégie du grand bouton rouge

Sous l’azur indifférent où le pigeon se promène,

L’homme, ce singe habillé, dessine son automne.

Il a dans la main gauche un globe qu’il démène,

Et dans la droite, le doigt prêt sur le phénomène.

Les chefs aux fronts soucieux, aux costumes bien coupés,

N’ont plus d’yeux pour les pleurs, ni d’oreilles pour les cris.

Ils jouent aux échecs avec nous, petits dupés,

Sur un damier de cendre où se perdent les habits.

Ils parlent de stratégie, de guerre et de gloire,

Tout en caressant le nez du missile qui ronronne.

C’est la danse du chaos au bord du décor,

Une valse mortelle où personne ne frissonne.

On dit que la guerre sera brève et esthétique,

Un feu d’artifice sans lendemain, rapide et chic.

Partir pour l’éternité dans un fracas unique,

C’est tout de même plus beau qu’un vieux rhume qui s’obstine !

Ne pleurez pas, amis, sur le sort de la Terre,

Elle aura des couleurs, en ce jour de funérailles.

Un rouge écarlate, un orange de métal,

Une palette de feu pour notre dernière pagaille.

Nous serons tous ensemble, frères dans la poussière,

Égaux, enfin libérés de nos biens et de nos peines.

Plus d’impôts à payer, plus de files à la boulangerie,

Juste le silence tiède d’un monde qui s’éteint sans peine.

Et peut-être qu’un chat, sur un bloc de béton,

Observera le ciel, l’air un peu étonné,

En se disant : « C’est dommage, ils avaient du bon son,

Mais ces humains jouaient trop fort avec les allumettes. »

Alors, levons nos verres avant le grand silence,

À la folie des grands, à leur génie funeste.

La Troisième sera charmante, brève et violente,

Comme un pet de démon dans une synagogue.

SD