Le déploiement du dernier contingent de soldats guinéens aux frontières, dimanche 15 mars, a été abusivement lié aux incidents frontaliers entre la Guinée, le Liberia et la Sierra Leone. Il s’inscrit plutôt dans une stratégie de défense globale initiée bien avant la crise. Explications.

Certains confrères et une partie de l’opinion sont vite allés en besogne, en affirmant mordicus que ledit contingent de soldats était déployé à la frontière sud de la Guinée. Où des incidents ont été enregistrés depuis février dernier. Dans un premier temps à Sandénia, dans la préfecture de Faranah mettant aux prises les armées guinéenne et léonaise. Puis dans un second temps, le 8 mars à Kiéssènèye dans la préfecture de Guéckédou, cette fois-ci à la frontière guinéo-libérienne.

La fibre patriotique a vibré chez plus d’un Guinéen lorsque le chef de l’État est apparu à la télévision publique, RTG, remettant le tricolore national à l’armée. Surtout, en ajoutant ceci : «Vous, soldats de Guinée, vous êtes le symbole de notre unité, de notre force et de notre résilience. En ce temps où notre patrie fait face à des défis, votre engagement et votre dévouement sont plus précieux que jamais. Je vous confie ce drapeau, qui est à la fois un symbole et la responsabilité de défendre notre territoire, nos valeurs et notre avenir. Moi, Mamadi Doumbouya, j’assure le peuple de Guinée qu’aucune portion de la terre laissée par nos ancêtres ne sera conquise.» Il faut rappeler que les divergences entre la Guinée et ses voisins portent sur le tracé de la frontière héritée de la colonisation et censée rester intangible, conformément à un accord signé depuis 1964.

Un déploiement routinier

Mais était-ce suffisant pour en conclure que l’armée était déployée sur le théâtre des incidents au niveau de la frontière sud ? Cela sonnait paradoxale, la Présidence guinéenne ayant déjà annoncé la tenue d’un sommet à Conakry le lendemain 16 mars à Conakry, entre les trois pays voisins en présence de la Côte d’Ivoire comme témoin : aller en guerre au front, tout en étant l’hôte de négociations pour un dénouement diplomatique du conflit.

Le directeur de l’information et des relations publiques avec les armées (DIRPA), Ansoumane Toumany Camara, qui a commenté les images du départ du contingent, s’est lui-même gardé de dire la destination précise du contingent. Mais en affirmant que c’est le dernier, il laisse comprendre qu’il y en a eu d’autres auparavant. Il faut remonter à la genèse pour comprendre que l’opération est quasiment une routine.

Un communiqué du chef d’état-major général des armées du 24 juillet 2024 annonçait la création, dans chaque région militaire, d’un bataillon opérationnel de défense et de sécurisation du territoire. Soit quatre au total, correspondant au nombre des régions naturelles de la Guinée. «Ces bataillons structurés, équipés et constitués de personnels qualifiés de nos forces armées, sont déployés sur le territoire national avec une relève périodique», précisait ledit communiqué, lequel le justifiait par «un monde où la stabilité et la sécurité des nations sont continuellement mises à l’épreuve.»

Depuis, plusieurs contingents ont été déployés aux différentes frontières nationales. Une source militaire jointe par notre rédaction précise que le déploiement du dernier contingent le 15 mars «est une suite logique [de ce processus]. On déploie l’armée depuis un moment, pour sécuriser les frontières. Ce n’est pas spécifique aux incidents frontaliers de ces derniers jours. Il n’y a pas péril en la demeure.» Selon cette même source militaire, les contingents se relaient chaque six mois. Avant d’être déployés, les soldats suivent une formation au camp militaire de Samoréyah, à Kindia.

Une opération de dissuasion ?

«Ce dernier contingent vient en renfort pour la sécurisation des frontières, partout où il y a une menace, confirme une source proche du ministère de la Défense. C’est-à-dire aux 4 bataillons correspondant aux quatre régions naturelles, qui font des patrouilles le long des frontières. Le sommet a été convoqué alors que le déploiement était déjà envisagé. C’est une simple coïncidence.»

Il faut dire que les autorités guinéennes ont voulu faire du battage médiatique sur ce dernier déploiement, en le programmant en plein jour. Les précédents ont eu lieu plus discrètement, nuitamment. Cette fois-ci, Mamadi Doumbouya a donné lui-même le coup d’envoi, débout dans son véhicule de commandement, en haranguant une foule qui entonne «Prési ! Prési ! Prési !» Le film de l’événement montre une colonne de véhicules légers pour la plupart sortir du camp Alpha Yaya Diallo (commune de Gbessia). Elle est composée de blindés, de pickups et un char transporté par un gros porteur pendant qu’un hélico survole la zone.

La remise du drapeau par le Président de la République, en compagnie du Haut commandant de la gendarmerie le général Balla Samoura, a lieu à Tombolia, en haute banlieue. Une mise en scène tout sauf fortuite. En même temps qu’elle accueille le sommet extraordinaire de l’Union du fleuve Mano, la Guinée envoie un signal à ses voisins : elle ne compte pas que sur la diplomatie (si celle-ci venait à échouer), pour trouver une issue à la crise frontalière. Mais bander ses muscles n’est nullement une déclaration de guerre.

Diawo Labboyah Barry