Pour diversifier les sons de cloche sur la crise des espèces en Guinée, nous avons bavardé avec l’économiste, Safayiou Diallo le13 mars. Bon appétit !

Le Lynx : Où se cache le franc guinéen ?

Safayiou Diallo : Le franc guinéen n’a pas disparu. Ce que l’on observe plutôt, c’est qu’il circule moins dans les circuits bancaires. Une partie importante de la monnaie est aujourd’hui gardée par les ménages, les commerçants ou certains opérateurs économiques. Dans plusieurs banques à Conakry, on constate parfois une situation paradoxale : les comptes ne sont pas forcément vides, mais les guichets peinent à servir certains retraits. Cela pose une vraie question : l’argent a-t-il réellement disparu ou circule-t-il simplement en dehors du système bancaire ?

Comment expliquer que les billets disparaissent des banques primaires ?

En réalité, ils ne disparaissent pas. Ce qui se passe, c’est que les banques reçoivent moins de dépôts en espèces alors que les retraits ont tendance à augmenter. Ce déséquilibre finit par créer une tension sur les billets disponibles. Il faut aussi reconnaître que lorsque la confiance se fragilise, certains préfèrent garder leur argent chez eux. C’est un réflexe que l’on observe dans beaucoup d’économies confrontées à des périodes d’incertitude.

L’argent est thésaurisé, mais les comptes bancaires sont-ils vides ?

Pas forcément. Dans beaucoup de cas, l’argent est bien présent sur les comptes. La difficulté vient plutôt de la disponibilité immédiate des billets. Autrement dit, il peut y avoir de l’argent dans le système bancaire, mais pas suffisamment de cash pour répondre à toutes les demandes en même temps. C’est ce qui crée ce sentiment de rareté.

Les commerçants peuvent-ils être responsables de la crise ?

Je ne pense pas qu’on puisse les désigner comme responsables. Les commerçants réagissent surtout aux contraintes du moment. Quand le cash devient difficile à obtenir, chacun cherche à sécuriser ses transactions. Ce comportement est davantage une adaptation à la situation qu’une cause réelle de la crise.

Pourquoi les banques primaires ont-elles plafonné les retraits ?

Le plafonnement des retraits est généralement une mesure de précaution. Lorsqu’il existe un risque de retraits massifs, les autorités cherchent à éviter que les banques soient confrontées à une demande de cash qu’elles ne pourraient pas satisfaire immédiatement. L’objectif est de préserver la stabilité du système bancaire, même si cette décision peut être mal comprise par les clients.

La faute est-elle à la BCRG alors ?

La Banque centrale joue évidemment un rôle central puisqu’elle est responsable de la politique monétaire et de la gestion de la liquidité. Mais il serait un peu simpliste de lui attribuer seule la situation actuelle. Dans une économie, la circulation de la monnaie dépend aussi des comportements des ménages, des entreprises et même des habitudes de paiement. La réalité est donc souvent plus complexe qu’une responsabilité unique.

La peur du gel des comptes peut-elle expliquer la thésaurisation ?

Il ne faut pas exclure cette hypothèse. Dans toutes les économies, lorsqu’il y a des rumeurs ou un climat d’incertitude autour du système bancaire, certaines personnes préfèrent retirer leurs fonds par précaution. Ce n’est pas toujours rationnel, mais c’est un comportement humain assez classique. La vraie question est donc la suivante : sommes-nous face à un problème purement monétaire ou à un problème de confiance ?

Quelle est votre réaction au discours du gouverneur sur l’émission de billets ?

L’émission de nouveaux billets est un instrument classique utilisé par les banques centrales pour répondre à une tension de liquidité. Mais la question essentielle est de savoir ce qu’il se passe après l’injection. Si les billets quittent rapidement les banques pour être stockés ailleurs, l’effet peut être limité. Autrement dit, la quantité de billets ne suffit pas toujours à résoudre un problème de circulation monétaire.

Parlant toujours de l’émission de nouveaux billets, y en avait-t-il eu assez en fin 2025 ?

Sans les données exactes sur la circulation fiduciaire, il est difficile d’être catégorique. Mais lorsque les clients continuent de rencontrer des difficultés pour retirer des espèces dans certaines agences, cela peut donner l’impression que la pression sur les liquidités reste forte. Cela peut aussi signifier que les billets injectés repartent très vite hors du système bancaire.

La digitalisation annoncée par les autorités n’aurait-elle pas dû être précédée d’une sensibilisation des Guinéens ?

Probablement oui. La transition vers les paiements numériques demande du temps et surtout beaucoup de pédagogie. Dans une économie où le cash reste très dominant, on ne peut pas changer les habitudes du jour au lendemain. Il faut expliquer, rassurer et accompagner les populations.

Si la crise de liquidité persiste, à quoi pourrait-on s’attendre ?

Si la situation devait durer, l’impact pourrait se faire sentir directement dans l’activité économique. Les commerçants pourraient rencontrer des difficultés pour certaines transactions, les paiements pourraient ralentir et, progressivement, le rythme des affaires pourrait en souffrir. Or une économie a besoin que la monnaie circule. Quand l’argent circule moins, l’activité finit toujours par ralentir.

Quelles solutions à la crise ?

La première priorité reste de rétablir la confiance dans le système bancaire. Ensuite, il faut améliorer l’approvisionnement des banques en billets et encourager progressivement les moyens de paiement électroniques. Mais cela doit se faire de manière graduelle, car les habitudes économiques ne se transforment pas instantanément.

Peut-on prévoir un retour à la normale dans un avenir proche ?

Il est toujours difficile de fixer une échéance précise dans ce type de situation. Tout dépendra de la capacité des autorités monétaires à stabiliser la circulation de la monnaie et à rassurer les acteurs économiques. Parfois, les choses peuvent se normaliser assez rapidement, mais dans d’autres cas cela peut prendre plusieurs mois.

Interview réalisée par

 Mamadou Siré Diallo