Le ramadan a plié bagage, et avec lui, l’aura mystique qui nous faisait croire, l’espace de trente jours, que nous étions des êtres de lumière, purs et désintéressés. C’est fini. Le train-train a repris ses droits, ce train-train qui n’est pas un train rapide, mais un train de bauxite qui roule sur des rails rouillés, comme le train de Rusal qui fait « tagada, tagada » dans nos têtes. Tout reprend normalement, diraient les optimistes. Mais qu’est-ce que la normale ici ? Si travail y en a, c’est une notion qui devient aussi floue qu’une vue d’ivrogne. À fakoudou !

La plupart, le travail, c’est de courir de gauche à droite avec des dossiers sous le bras, en sueur, en nœud, avec une urgence factice dans le regard. On ressemble à ma poule, cette poule gaie qui court dans la cour, la tête coupée, dessinant un monde où il n’y a ni gauche ni droite, juste un chaos instinctif. On chen fout !

Pour d’autres jeunes, le travail a changé de définition. Pourquoi s’épuiser à porter des dossiers qui finissent à la poubelle ? Le vrai travail, celui qui rapporte, celui qui fait battre le cœur plus vite que la prière, c’est 1XBETt, Guinée-Games, PMU ou encore LONAGUI: voilà le vrai ministère de la Jeunesse. Là-bas, pas de concours, pas de CV. Juste un doigt, un écran, et beaucoup d’illusions. Ce sont les seules industries capables en ce moment de mettre toute une jeunesse au travail, sans mettre le feu derrière-quoique, le feu est parfois dans les yeux et dans les poches vides.

C’est le nouvel eldorado, hé Kéla ! On nous dit que l’économie se porte bien, mais c’est surtout l’économie du rêve qui est palpable. Ils cliquent, ils parient, ils maudissent, ils espèrent. C’est le ballet autour des kiosques mal fichus, une danse macabre où le perdant paie cash pour le gagnant qui, souvent, est introuvable. Le travail moderne, c’est ça : parier que demain sera meilleur. A fakoudou !

Si tu veux charrier l’homme moderne, il faut le placer derrière l’argent, ou bien tu places l’argent sur son derrière. C’est la seule géométrie qu’il comprenne. Quand l’argent appelle, c’est le monde entier qui répond. Les téléphones sonnent, les portefeuilles s’ouvrent, les principes s’envolent. L’homme moderne est un centaure : mi-humain, mi-cheval. Il trotte après le tintement, et si tu lui mets quelques billets sur le postérieur, il avance plus vite, il galope, il devient un pur-sang. C’est le moteur de notre temps, l’essence qui fait tourner la machine sociale, même quand elle est en panne sèche. À fakoudou !

Et pendant que la jeunesse calcule des cotes, nos minus-tres, eux, reprennent leur job habituel. Ah, quel labeur ! Quelle sueur ! Leur outil de travail n’est plus le stylo, ni la plume, ni les tableaux Excel. C’est le téléphone portable. Les selfies et les live TikTok et Facebook ont remplacé les attachés de presse. On les voit là, posés, avec filtres et sourires de trente-deux dents, collés sur des visages qui ne savent plus ce que veut dire « modestie ».

Wallahi, c’est à croire que nous sommes gouvernés par des influenceurs en mode XXL, obnubilés par leur image, leur branding. Le pays est une scène, le peuple est un public captif, et eux, les stars d’un reality show qui n’a jamais de fin, même quand rien ne va. Ils nous montrent leurs déplacements, leurs costumes bien repassés, leurs sourires, mais ils nous cachent bien quelque chose, à fakoudou ! Le pays est devenu un clip vidéo, colmaté et inaudible.

Parce qu’il faut bien le dire, nous aimons le spectacle. Regardez l’inauguration du siège de la BCRG. Qu’elle fut belle cette fanfare ! Tout Conakry s’était mobilisé. Pas pour la santé financière du pays, non. Pour voir s’il y avait du cash. Il faut dire que les citoyens deviennent des détectives de billets. On s’est bousculé pour prendre le pouls des tonnes d’or « déplacés », c’est plus subtil que le mot « volés », ça fait moins prison, ça fait plus gestion complexe. Qu’est-il advenu de cet or massif ? On a cherché l’étincelle, on n’a trouvé qu’une forteresse abritant des… réponses scellées. Hé Kéla !

Le monde évolue, dit-on. Le numérique bat tous les records sur cette foutue planète. La technologie est devenue une seconde peau, un organe dont on ne peut plus se séparer sous peine de mort sociale. Même la chèvre de ma grand-mère a décidé de créer un compte TikTok. À fakoudou !

Cette chèvre, que l’on pensait vouée au rôti, est devenue une influenceuse. Depuis quelque temps, la chèvre porte un foulard, fait des yeux doux à la caméra, montre son derrière avec une insolence déconcertante et sourit à son public. Elle a plus d’abonnés que la plupart de nos art-tristes qui chantent pour calmer la faim. Wallahi ! La chèvre danse, la chèvre like, la chèvre commente. Mes amis, il faut qu’on s’abonne à cette chèvre… parce qu’elle, au moins, ne ment pas ! Hé Kéla ! Si ma grand-mère savait, elle demanderait à la chèvre de payer le loyer. À fakoudou !

Pour nous autres, la révolution numérique nous permet tout. Même de mourir en live sur Facebook. Autant gagner des vues et des RIP en quittant cette parade qu’est devenu le monde. C’est le dernier show, l’ultime publication. On ne meurt plus dans son lit, entouré de sa famille, en silence. On meurt avec l’œil de la caméra fixé sur notre agonie, à la recherche de la dernière notification. La barre bleue de « j’aime » ne s’arrête jamais de monter, même quand le cœur arrête de battre. C’est triste, c’est macabre, mais c’est tendance.

Et dans ce cirque numérique, les statues de bronze tombent. Toumba est tombé. Avant lui, Coplan FX18 CASSE-TOUT, ces héros de pacotille ou de tragédie, selon le point de vue. Les réseaux sociaux se déchaînent. C’est l’arène moderne. On jette le lion, on jette le chrétien, on jette les commentaires haineux comme on jette des cacahuètes aux singes. Mon Général bien-aimé et son pouvoir sont sous le feu des croche-pieds virtuels. Chaque clavier est une arme, chaque écran un tribunal. Hé Kéla ! La justice est rendue à coups d’emojis et de hashtags. Il n’y a plus de procès équitable, juste le tribunal de l’opinion, versatile et impitoyable. À fakoudou !

Nous sommes dans une époque où l’on consomme la réalité comme un paquet de chewing-gum. C’est amusant, non ? C’est drôle à en pleurer, comme un clown qui tombe d’un fil et qui ne se relève plus, parce qu’il est trop occupé à checker son nombre de vues.

Alors, on continue. On avance. On court de gauche à droite comme ma poule, et on attend le prochain live, avec une poignée d’arachides à la main. Car ici, tout est spectacle. Même la misère a son éclairage. Même la mort a son public.

Et pendant que la République joue au cirque, le peuple, lui, ne rit plus… il s’habitue. Hé Kéla ! Le vrai drame, ce n’est pas que tout soit devenu fou… C’est que plus personne ne cherche à redevenir normal. À fakoudou !

Sambégou Diallo