La crise de liquidité perdure en Guinée, même si les propositions de solutions se multiplient. Les autorités finalement admettent leur responsabilité et cherchent à rassurer.
Alors que certains s’attendaient à son remerciement, un décret présidentiel du 13 mars dernier a reconduit Karamo Kaba à son poste. Le 21 mars, le promu a échangé avec des opérateurs économiques et des responsables d’entreprises du pays. Au cours de la rencontre, il a avoué la faiblesse de ses solutions pour mettre fin à la crise du cash qui assaille les Guinéens. Le gouverneur de la BCRG a dit aux magnats du pays, droit dans les yeux, qu’il va revoir sa copie.
« Il y a un certain nombre d’éléments qu’on a mis en place qui ont pu, ici ou là, heurter les gens et toucher à leur confiance. Nous avons fait un certain nombre d’efforts. Et donc on va revenir sur ces mesures-là. L’idée, c’est vraiment de restaurer la confiance vis-à-vis des Guinéens pour qu’ils déposent leur argent au niveau des banques. » Selon Africa Guinée qui le cite, la BCRG aurait consenti d’énormes efforts : «Ce que vous devez comprendre, c’est que la Banque Centrale, honnêtement, elle est plutôt à féliciter dans cet épisode. Parce que nous avons injecté (de la liquidité). Jamais dans l’histoire moderne de la Guinée, on a injecté autant d’argent en si peu de temps. »Et de déplorer le fait que sur 100 billets injectés, « il n’y a que 6 qui reviennent » dans le circuit financier.
Causes et pistes de solutions
Le 28 mars, devant le Conseil national de la transition, Karamo Kaba a encore été plus clair dans ses aveux. Selon lui, les « vérifications de la CENTIF [Cellule nationale de traitement des informations financières], notamment sur les transactions en espèces, ont ralenti certains flux financiers ». S’y ajouteraient, selon le gouverneur, le «recours accru par la Direction générale des impôts [DGI] aux Avis à Tiers Détenteurs [ATD]. Cet instrument fiscal utilisé pour recouvrer des créances aurait un impact direct sur la trésorerie des entreprises et des particuliers.» Même qu’il y aurait une « pression exercée » par le Projet Simandou qui mobiliserait « d’importantes ressources financières, contribuant ainsi à tendre la liquidité disponible sur le marché. »
Face au CNT, Karamo Kaba a aussi listé d’autres causes : retard dans la commande des billets de banque, lié à un circuit de validation jugé trop long ; absence d’un switch national fonctionnel, obligatoire pour l’interopérabilité des paiements entre différents acteurs du système financier ; lenteurs administratives dans le traitement des dossiers d’envoi de fonds ; difficultés logistiques et vieillissement des équipements de traitement des billets. Le gouverneur de la BCRG n’a pas omis d’ajouter les raisons déjà avancées dès le début de la crise: faible utilisation des moyens de paiement digitaux, prédominance du cash dans les habitudes des Guinéens, thésaurisation.
La solution apportée par la BCRG ? Injection, selon Karamo Kaba, de plus de 1 293,86 milliards de francs guinéens, rien que pour le premier trimestre 2026. Contre 63 milliards sur la même période en 2025. Il s’est tu sur la demande du Président Mamadi Doumbouya d’imprimer « un nouveau billet », dont la nature suscite des spéculations sur les réseaux sociaux.

Mais la crise d’espèces a la vie dure en Guinée. Face à sa persistance, des propositions se multiplient pour la stopper. L’ancien ministre de l’Agriculture sous Alpha Condé, ancien Conseiller Principal et Conseiller chargé de mission à la BCRG, Roger Patrick Milimono, a partagé les siennes. Le 24 mars, il a publié une lettre ouverte adressée au président Mamadi Doumbouya. Histoire de lui poser le diagnostic de la crise et lui en proposer le remède. Par « patriotisme ».
Pas une première
Sans détours, Roger Patrick a affirmé que « l’acteur majeur de cette crise est l’Etat. » L’ancien ministre d’Alpha Condé écrit que durant sa carrière à la BCRG (2009 à 2018), la Guinée « a connu une pareille situation en 2010, mais dans une moindre ampleur par rapport à celle » qui sévit actuellement. Il en a pour preuve qu’en 2009 par exemple, capitaine Moussa Dadis Camara « veillait de façon rigoureuse à l’exécution des dépenses. Ce qui a même valu à la Guinée les félicitations du FMI ».
Sauf que tout « s’est dégradé en 2010, année au cours de laquelle le nouvel endettement de la Guinée a été l’équivalent de ce qu’il était de 1958 à 2009. » C’est-à-dire que sous la transition version Général Sékouba Konaté, la dette guinéenne « a doublé en l’espace d’une année. » Conséquences ? La « défiance des agents économiques (opérateurs économiques, institutions bancaires…) C’est-à-dire une crise de confiance en l’Etat et les institutions monétaires entraînant ainsi une rareté de la monnaie dans le circuit officiel. Ceci s’est traduit par une crise de liquidité due à la gouvernance économique, monétaire et financière peu orthodoxe des autorités monétaire et budgétaire de l’époque. Malgré les dispositions prises par la BCRG, notamment le changement des billets de 10 000 gnf, la vente d’or aux opérateurs économiques pour récupérer la liquidité, la crise n’a pu être résorbée, au contraire elle s’est amplifiée. »
Selon Roger Patrick, une fois au pouvoir, Alpha Condé a « rectifié le tir en promouvant une gouvernance vertueuse qui a permis à la Guinée de sortir du cadre des Pays pauvres très endettés (PPTE) avec pour conséquence une annulation très importante de la dette extérieure. » Même que la « confiance dans la gouvernance économique ainsi recouvrée et l’émission d’un nouveau billet de 10 000 gnf, actuellement en circulation, ont rassuré les opérateurs économiques qui ont ramené la monnaie dans le circuit officiel. Le retrait des anciens billets de 10 000 gnf s’est fait progressivement sans pression sur les opérateurs économiques, pendant une durée de 6 mois qui a été prolongée. L’Etat avait réduit son déficit budgétaire qu’il finançait par des bons de Trésor et des emprunts obligataires, sans toucher aux réserves obligatoires. »
Comment rétablir la confiance ?
Curieusement, pendant que la Guinée replonge dans la même situation, d’aucuns proposent « parfois des solutions extrêmes qui aggraveraient le mal. Cela va du changement de signe monétaire à l’émission de billets de 50 000 gnf, voire à des solutions dangereuses pour la stabilité sociale qui abordent le problème sous l’angle ethnique », écrit Monsieur Milimono. Ce qui « ne contribuerait pas au renforcement et à la stabilité de la monnaie, même si on changeait de signe monétaire ou injectaient de nouveaux billets ou nouvelles coupures de la monnaie actuellement en circulation. Les causes n’étant pas éliminées, on se retrouvera dans la même situation », prévient-il.

Quelles solutions donc ? Roger Patrick Milimono estime que l’Etat doit notamment « réduire drastiquement son déficit budgétaire et s’engager, et même s’y résoudre à rembourser les réserves obligataires. » Il y voit « une condition nécessaire au retour de la confiance, donc au retour progressif de la monnaie thésaurisée dans le circuit officiel. » Et ce n’est pas tout. « Au niveau du système bancaire, la Banque Centrale doit avoir une politique monétaire rigoureuse, notamment en limitant les avances au Trésor à ce qu’autorise la réglementation, et en gérant de façon optimale le taux directeur afin de relancer l’économie par une mobilisation forte de l’épargne. »
L’ex-cadre de la BCRG ajoute qu’« au niveau du système bancaire, les agents des banques primaires doivent respecter l’éthique et la déontologie qu’exige leur métier en évitant des tracasseries à leurs clients. » Il conseille également qu’il soit mis fin à certaines tracasseries au niveau de la CENTIF (Cellule nationale de traitement des informations financières) et de l’ORDEF (Office de répression des délits économiques et financiers) qui n’encouragent pas le retour des avoirs monétaires dans le circuit officiel. Certains affirment que les deux entités en feraient trop dans leurs missions liées notamment à la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
De la digitalisation annoncée par le gouvernement ?
Roger Patrick Milimono juge que « la digitalisation ou la monnaie électronique ne pourrait, actuellement, résoudre en aucune façon cette crise, car le problème est immatériel et non technologique ; c’est un problème de crédibilité (confiance) de la gouvernance économique, financière et monétaire. » Pire, une telle proposition ne saurait prospérer en Guinée, « étant donné que la qualité ou la perfection de notre système internet est parmi les derniers du continent africain. » L’ex-ministre affirme que « toutes autres solutions (changement de signe monétaire, émission de nouveaux billets de 10 000 gnf, 20 000 gnf et 50 000 gnf, de digitalisation) seraient une fuite en avant. » D’autant que la Guinée « a une grande expérience de ces changements monétaires brusques, brutaux et inadéquats qui ont produit des effets catastrophiques » sur son économie.
Roger Patrick Miliono se dit convaincu qu’avec la qualité des cadres que la BCRG renferme, celle-ci « pourrait mettre en place tous les instruments nécessaires qui sont à sa disposition si, dans une certaine mesure, elle avait les mains libres. »
Trois mois pour juguler la crise
Les pistes de solution sont répandues, reste la réaction des autorités, au premier niveau le Président de la république qui multiplie les rencontres avec les opérateurs économiques et le secteur privé. Mamadi Doumbouya a notamment eu un tête-à-tête avec les responsables de la Chambre du commerce, de l’industrie et de l’artisanat. Le Président de cette organisation appelle les opérateurs économiques à changer de fusil d’épaule : « Il faut cesser de transporter l’argent en espèces. Toutes les opérations doivent être domiciliées dans les banques… Les banques doivent assurer l’escorte sécurisée des fonds pour rassurer les opérateurs. » Mamadou Baldé met en garde ses confrères : « Le président a été clair : dans un mois, il sera évalué si les recommandations sont suivies. »
Les solutions sortiront-elles de ces réunions ? En attendant d’y voir clair, la crise continue.
Mamadou Siré Diallo



