I. Celles qui attendent
Il y a des images qui parcourent le corps d’un frisson que la joie n’explique pas. Une mère étreint son fils — les câlins, la tendresse offerte en public. Beau. Humain. Vulnérable. Pendant ce temps, combien de mères guinéennes attendent encore ? Celles des disparus. Celles qui attendent sans corps à pleurer, sans tombe où se recueillir, sans réponse à leur question la plus simple : où est mon fils ?
Homo guineensis fratri lupus. L’homme guinéen est un loup pour son frère. Hobbes imaginait l’État comme rempart contre l’état de nature et son insécurité. Dans la post colonie, les deux ont fusionné. L’État postcolonial n’a pas dompté le loup — il est devenu loup-garou : corps d’institution, âme de prédateur. Que faire quand un État lui-même devient loup-garou pour ses administrés ? Quand on l’interpelle sur les disparus, il se dédouane. Comme les frères de Joseph répondant à leur père Jacob — un loup a dévoré ton fils.
II. De là où nous vous écrivons
Nous nous sommes fait la voix d’un peuple qui oublie trop vite. Ce soir, laissez-nous parler.
Nous sommes les fils de la Guinée disparus — tombés peut-être au champ d’honneur de la démocratie, ou simplement effacés pour avoir osé la réclamer. Jamais nous n’avons prétendu être le Messie d’une quelconque démocratie — nous sommes simplement des enfants du pays qui voulaient du bien pour cette nation. Rien de plus. Rien qui mérite cela.
Nous ne sommes pas les Gens de la Caverne. Mais peut-être dormons-nous sans le savoir — ou sommes-nous déjà morts sans en avoir reçu l’avis. Nous ne sommes pas le Mahdi venu rétablir la justice à la fin des temps mauvais — nous ne réclamons pas ce destin. Nous voulons seulement rentrer. Retrouver les nôtres. La disparition est ce crime qui vous ôte jusqu’à la certitude d’exister.
Vous vous demandez où nous sommes. Déportés dans une île ? Dans une forêt sans nom ? Au sommet d’une montagne perdue ? Nous ne pouvons pas vous répondre. C’est précisément cela, la disparition.
De là où l’on nous retient, aucun téléphone ne passe, aucun GPS ne nous localise, aucune lettre ne franchit ce mur. Mais la pensée ne se confisque pas. Par télépathie — cette transmission que nul ravisseur n’a encore réussi à interdire — nous nous tournons vers vous : nos familles et amis.
Chers compatriotes — par le lien du sang et du sol qui nous attache à cette terre — nous sommes quelque part. Vivants ou morts, qu’importe désormais. Nos mères nous manquent et leur instinct frémit quand nous gémissons — quelque chose en elles tremble au moment précis où l’épreuve s’abat sur nous. C’est le cordon ombilical invisible, enfoui dans la terre de nos ancêtres, qui nous sert de lien à elles. Lien que personne n’a pu trancher.
III. Vide juridique
Il existe un droit international-une convention, un comité pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Notre pays n’a pas ratifié ce texte. Est-ce par oubli ? Ou par choix délibéré ? L’impunité a besoin du vide juridique pour prospérer-et ce vide, les États-loups le cultivent.
Et la nouvelle constitution ? Ses articles proclament la dignité humaine, l’interdiction de la torture, le droit à la sûreté, la protection contre les détentions arbitraires. De là où l’on nous retient, ces articles sont lettre morte. Nous sommes détenus quelque part dans un no man’s land juridique que la République a elle-même ménagé au cœur de ses propres lois. Ni morts reconnus, ni vivants protégés. Juste absents. Juste effacés si personne ne réclame.
Nos bourreaux ont étudié leurs classiques. Ils savent ce que peut faire l’acide sur un corps. La dent de Lumumba-dissoute dans l’acide, conservée comme trophée par un de ses assassins-est devenue, soixante ans après, son seul corps restitué à sa famille. Et nous ? Qu’auront nos familles ? Un os ? Une tombe sans nom ? Ou rien-juste le silence organisé d’un État-loup ?
Pas de corps. Pas de tombe. Pas de deuil possible. Mais les faits sont têtus. Les morts ne sont pas morts. Nous, les disparus, ne sommes jamais partis. L’histoire détient la plus secrète mémoire de l’Homme-plus tenace que les charniers, plus forte que le devoir de violence des tyrans.
Devant quel tribunal sera plaidé notre sort ? La question reste ouverte. Et cette ouverture-là est elle-même une condamnation.
IV. Généalogie des disparus
Nous appartenons à une longue lignée. Les morts et disparus du Camp Boiro. Ceux du 28 septembre 2009-corps enfouis dans des fosses anonymes que la République refuse d’exhumer. Nous sommes leurs héritiers d’infortune. Ce pays sait depuis longtemps effacer les corps de ceux qui le dérangent.
Comme Yaguine et Fodé, nous écrivons à la postérité depuis quelque part. Depuis ici-bas ou l’au-delà. De là où nous sommes, nous voulons vous écrire comme au dernier jour d’un condamné. Nous accomplissons la prière d’adieu à ce monde-ou pour produire le miracle inespéré.
Nos mères donnent tout-les aumônes, les lectures du Coran, les prières, les invocations murmurées jusqu’à l’épuisement. Patience est belle -c’est ce que dit la foi. Elles y croient encore, avec cette endurance du croyant qui ressemble parfois à un supplice.
Nos femmes ne dorment plus vraiment. Allongées sous un plafond qui les sépare du ciel sans lune de miel, elles cherchent nos visages dans les étoiles lointaines. Dans les longues nuits d’insomnie, ce sont les songes seuls qui nous réunissent-fugacement, cruellement. Elles se réveillent les bras vides.
Nos enfants grandissent sans réponse-avec nos visages accrochés aux murs de nos maisons, dans les téléphones de ceux qui n’ont pas effacé nos noms, sur les réseaux où nous circulons encore malgré tout, malgré eux. Nos ravisseurs croient nous réduire. Ils nous ramènent à nos mères.
V. L’apaisement
Nous ne sommes pas des Ché Guévara, des révolutionnaires de profession. Nous sommes des combattants de la liberté malgré nous-des citoyens de la Guinée fière et jeune, animés d’une fibre patriotique simple. Notre rêve n’était pas grand-juste une Guinée libre, développée, à la hauteur de ce qu’elle mérite. On ne devrait pas payer si cher pour avoir aimé son pays.
Nous n’avons jamais réclamé qu’une chose : que la Guinée tienne enfin la promesse qu’elle s’est faite à elle-même le 2 octobre 1958. Nous sommes des aspirants à la justice. Rien de plus redoutable aux yeux d’un régime qui a fait de l’injustice sa boussole.
Quant à vous, nos ravisseurs-vous voulez nous tuer. Peut-être y parviendrez-vous. Perdus comme Caïn après Abel, tourmentés à vie, vous ne saurez quoi faire ni du corps ni du crime. Le sang versé vous a déjà condamnés. Nous, nous sommes peut-être libres.
De là où nous vous parlons-de nulle part et de partout à la fois-il n’y a pas de rancœur. Comme Joseph face à ses frères qui l’avaient vendu, nous choisissons la voie de l’apaisement. Nous leur offrons ce qu’ils ne méritent peut-être pas : la paix. Le pardon. C’est notre force. Pas leur grâce.
Patience à nos mères, à nos pères, à nos femmes, à nos enfants, à nos proches-ceux qui avancent la prière de l’absent, ceux qui dressent en silence une haie d’honneur pour un retour qui tarde. Inchâ’Allah, peut-être serons-nous parmi vous à la prochaine fête de l’Aïd. Wo Salimafo. Peut-être nos mères nous prendront-elles-nous aussi-dans leurs bras. Cet amour que nous n’avons pas fini de mériter.
Mamadou Landho

