La Belgique et les Pays-Bas ont demandé l’extradition d’Ibrahim Akhlal, mais il reste détenu dans ce pays d’Afrique de l’Ouest — alors même que sa peine est arrivée à expiration. (Copublié avec OCCRP)
Par Josef Skrdlik, Ingrid Gercama
Ibrahim Akhlal est un fugitif recherché par la Belgique, où il a été condamné à 21 ans de prison pour une série de braquages à main armée. Il est également recherché par les Pays-Bas, où il est poursuivi pour un braquage d’or d’une « brutalité exceptionnelle », entraînant une course-poursuite et un échange de tirs avec la police.
Malgré les demandes d’extradition de la Belgique et des Pays-Bas, Akhlal reste détenu à Conakry.
Akhlal, qui possède la double nationalité belge et marocaine, a été condamné en Guinée pour s’être évadé de prison après sa condamnation pour usage de faux passeport. Mais sa peine a expiré il y a plus d’un an.
La Guinée n’a pas de traité d’extradition avec la Belgique ni avec les Pays-Bas, mais la loi lui permet d’accéder à une telle demande si elle le souhaite. Les autorités guinéennes n’ont pas réagi sur les demandes d’extradition ni justifié le maintien en détention du fugitif.
« Ibrahim Akhlal est illégalement et arbitrairement détenu à la Maison centrale », a déclaré son avocat, Mory Doumbouya. Des dossiers judiciaires consultés par l’OCCRP confirment qu’Akhlal a purgé sa peine.
Dans une interview dans son cabinet situé derrière la prison bondée où Akhlal est détenu, Me Doumbouya a décrit son client comme un « otage de la justice guinéenne ».
S’exprimant sous couvert d’anonymat, trois responsables guinéens issus des secteurs judiciaire, sécuritaire et pénitentiaire ont confirmé qu’Akhlal est toujours incarcéré à Conakry.
Selon Kars de Bruijne, de l’Institut de recherche Clingendael à La Haye, Akhlal semble pris dans une impasse diplomatique. « Il est vraiment coincé entre le marteau et l’enclume », a-t-il déclaré après avoir examiné la situation d’Akhlal.
« Selon la loi guinéenne, il devrait être libéré », a ajouté de Bruijne, responsable du programme pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Toutefois, si les autorités guinéennes le libèrent sans l’extrader, « elles s’attireraient des ennuis avec les Pays-Bas et la Belgique ».
Évasion et braquage d’or
À seulement 30 ans, Akhlal a déjà à son actif une série d’actes criminels audacieux. En mars 2020, il s’est évadé de la prison de Saint-Gilles à Bruxelles, où il attendait son jugement dans des affaires de braquage présumé à main armée, falsification, vol et criminalité organisée. Des accusations qui ont ensuite conduit à plusieurs condamnations totalisant 21 ans de prison.
Pendant sa cavale, Akhlal aurait participé à une attaque contre un fourgon blindé transportant des métaux précieux à Amsterdam. Sept hommes impliqués dans ce braquage ont été condamnés par la justice d’Amsterdam. Akhlal a été inculpé et mis en accusation, mais n’a pas encore été jugé, ce qui explique la demande d’extradition des autorités néerlandaises.
Des déclarations officielles de la cour d’appel d’Amsterdam et du parquet décrivent le braquage et ses suites. Au moins huit hommes, dont Akhlal selon les autorités, ont ciblé en mai 2021 les locaux de Schöne Edelmetaal, une entreprise de négoce et de traitement de métaux précieux située dans la banlieue nord de la capitale néerlandaise. À l’arrivée d’un transport, ils attendaient à l’extérieur dans deux Audi et une Porsche Cayenne. Ils ont forcé l’entrée de l’entrepôt, utilisant l’un des véhicules comme bélier.
Armés d’armes automatiques et portant des cagoules, les assaillants ont ligoté les employés et chargé dans les véhicules de l’or et d’autres métaux précieux d’une valeur estimée à 16 millions de dollars, avant de prendre la fuite.
Une course-poursuite à grande vitesse s’en est suivie, au cours de laquelle les suspects, dont Akhlal, ont tiré sur les véhicules de police. Certains ont été encerclés dans un champ près d’un hameau, où l’un d’eux a été abattu. La police a arrêté six hommes.
Mais la voiture transportant Akhlal et un complice a pris une autre direction et s’est échappée. Le butin qu’ils transportaient, d’une valeur d’environ 4,7 millions de dollars, n’a jamais été retrouvé.
Akhlal est réapparu un an et demi plus tard, à des milliers de kilomètres, en Afrique de l’Ouest. Dans ce que la police fédérale belge a qualifié de succès d’une « coopération internationale efficace », il a été localisé en République de Guinée.
Dans une lettre adressée au procureur général près la cour d’appel de Conakry sept jours après l’arrestation, le ministre de la Justice de l’époque, Alphonse Charles Wright, a indiqué qu’Akhlal était entré en Guinée le 22 septembre 2022.
« Afin de dissimuler son identité, il a frauduleusement obtenu des documents administratifs, notamment un passeport de la République de Guinée », a-t-il écrit.
Après son arrestation, la police belge a déclaré être « en contact actif avec ses homologues guinéens afin de procéder à l’extradition du fugitif dans les plus brefs délais ».
Plus de trois ans plus tard, la demande d’extradition belge est toujours en attente, tandis qu’Akhlal reste détenu à la Maison centrale de Conakry.
Aux Pays-Bas, la cour d’appel d’Amsterdam a condamné l’an dernier sept hommes à des peines allant de neuf à quinze ans et demi de prison pour le braquage.
La juridiction a qualifié l’attaque de « brutalité exceptionnelle » avec une « violence excessive ».
Akhlal fait toujours face à une série d’accusations liées à ce braquage, notamment vol, tentative d’homicide aggravé sur des policiers par tirs multiples d’armes à feu (automatiques), incendie criminel et dégradations.
Mais il reste détenu en Guinée, alors que des documents judiciaires consultés par l’OCCRP indiquent que sa peine aurait dû prendre fin.
Des questions sans réponse
Les motos-taxis sillonnent les rues animées de Kaloum, le quartier d’affaires de Conakry, slalomant entre vendeurs ambulants et taxis transportant des chargements de bananes sur leurs toits. L’activité est régulièrement interrompue pour laisser passer les convois militaires escortant le président entre le palais et sa résidence.
Au milieu de cette agitation se trouve le tribunal de première instance de Kaloum. Dans une pièce faiblement éclairée, encombrée de dossiers et de cahiers, un greffier a extrait les registres contenant les condamnations d’Akhlal, transcrites à l’encre bleue et rouge.
Ces registres montrent que le 8 janvier 2023, peu après son arrestation, Akhlal a été condamné à deux ans de prison, dont un an avec sursis, pour « faux et usage de faux en écriture publique » liés à la détention d’un passeport guinéen sous une fausse identité.
En juin 2023, il s’est évadé. Le ministre de la Justice de l’époque, Charles Wright, a ensuite affirmé que des « hommes armés » avaient participé à l’évasion. Dans une interview accordée au média belge VRT, il a dénoncé la « complicité flagrante » de plusieurs gardiens et employés pénitentiaires.
Quelques semaines après son évasion, Akhlal a été arrêté dans la ville mauritanienne de Nouadhibou, au nord du pays, près de la frontière avec le Sahara occidental.
Un policier mauritanien a indiqué à l’OCCRP qu’Akhlal avait séjourné plusieurs jours dans l’Hôtel Sahel, où il avait demandé au personnel de couper les caméras de surveillance. Il a été arrêté dans la Grande Mosquée, non loin de l’hôtel, en possession de plusieurs téléphones et d’importantes sommes d’argent, et se trouvait « très amaigri et stressé ».
Akhlal a ensuite été ramené en Guinée, où il a été condamné pour son évasion. Les dossiers judiciaires indiquent que sa peine a expiré le 3 janvier 2025, date à laquelle il aurait dû être libéré.
Les ministères guinéens de la Justice et des Affaires étrangères n’ont pas répondu aux demandes de commentaires concernant les demandes d’extradition belge et néerlandaise.
Le procureur général près la cour d’appel de Conakry, Fallou Doumbouya, a refusé de commenter. « Je n’ai absolument rien à vous dire », a-t-il déclaré à un journaliste dans son bureau en décembre, sans répondre ensuite à une liste détaillée de questions.
Pendant ce temps, l’avocat d’Akhlal affirme que la détention de son client n’a aucun fondement légal depuis l’expiration de sa peine il y a un an. Il reste incarcéré « pour des raisons qui nous échappent », a ajouté Mory Doumbouya.
La décision de la Guinée de ne pas extrader Akhlal reste également mystérieuse. Bien qu’il n’existe pas d’accord d’extradition avec la Belgique et les Pays-Bas, le code pénal guinéen permet l’extradition à la discrétion des autorités.
Selon Kars de Bruijne, les extraditions restent complexes même entre pays disposant de tels accords. « C’est un gros problème », a-t-il déclaré, évoquant l’échec des Pays-Bas à convaincre la Sierra Leone d’extrader Jos Leijdekkers, un trafiquant de cocaïne figurant sur la liste des personnes les plus recherchées d’Europol.
Condamné par contumace à Rotterdam à 24 ans de prison pour trafic de cocaïne à grande échelle et participation à un braquage violent, Leijdekkers a également été condamné en Belgique dans d’autres affaires liées à la drogue.
« Pour être honnête, cela reste toujours un peu spéculatif, y compris pour moi, de comprendre pourquoi ces pays rendent les choses aussi compliquées », a ajouté de Bruijne.
Le parquet néerlandais n’a pas expliqué pourquoi Akhlal reste détenu en Guinée malgré deux demandes d’extradition.
L’ambassade de Belgique à Conakry et le Service public fédéral Justice ont également refusé de commenter.
La police fédérale belge a indiqué qu’elle ne « communique pas sur les affaires en cours ».
Copublié avec OCCRP

