Les activités minières dans la préfecture de Boké (Nord-ouest de la Guinée), où évoluent quatorze sociétés bauxitiques, affectent gravement la pêche, l’agriculture et l’élevage. Un rapport publié le 23 mars dernier décrit une situation alarmante qui affecte les moyens de subsistance des communautés.
Financé par l’Union européenne, produit par Oumar Totiya Barry de l’ONG Action mines Guinée et Guillaume de Brier de l’International peace information service, le rapport de 36 pages (Les répercussions de l’exploitation de la bauxite sur l’élevage et la pêche dans la préfecture de Boké) dévoile les conséquences « désastreuses » de l’exploitation de la bauxite sur les activités de subsistance des communautés riveraines dans les sous-préfectures de Sangarédi, Kolaboui et Kamsar. En 2024, les taxes d’exportation et d’extraction de la bauxite ont rapporté plus de 352 millions de dollars à la Guinée.
Les mines et les activités agropastorales ne font pas bon ménage. À Boké, les activités portuaires et maritimes se répercutent sur la pêche artisanale. Le secteur, dit le rapport, est menacé par les mouvements des bateaux minéraliers ou barges. Dès 2015, des sociétés minières ont construit des ports minéraliers ou étendu leurs infrastructures existantes.
Ainsi, avec l’augmentation du trafic maritime, la pêche artisanale « devient plus dangereuse, les destructions de filets de pêche se multiplient. L’huile des moteurs déversée dans le fleuve Rio Nunez et le bruit des bateaux minéraliers empêchent la reproduction des poissons. » Ce qui a occasionné la destruction de dizaines d’hectares de mangroves, zones de reproduction des poissons.
« Presque tous les pêcheurs interrogés témoignent d’une raréfaction des poissons, les mareyeuses évoquent la disparition de certaines espèces. Dès lors, les sorties en mer sont de plus en plus longues, et vont au-delà des eaux guinéennes pour pêcher dans les eaux de la Guinée-Bissau », rapporte le document. Or, la raréfaction des ressources halieutiques appauvrit les communautés de pêcheurs.
Risque de dépendance alimentaire
À Dougoula, sous-préfecture de Kamsar, « les pêcheurs déclarent qu’avant l’installation des sociétés, ils gagnaient entre un et cinq millions de francs guinéens par marée ; mais aujourd’hui, ils gagnent moins d’un million par marée. »

Les concessions minières occupent 80% du territoire de Sangarédi, contre 20% pour les activités agro-pastorales, dont moins de 6% pour l’élevage. « La cohabitation entre ces activités minières et agropastorales est difficile : les collisions entre les camions miniers et les troupeaux sont nombreuses. Et l’activité minière pollue et assèche les points d’eau essentiels à l’élevage.
Par conséquent, les éleveurs sont poussés vers d’autres régions du pays, voire les pays voisins. De plus, les conflits avec les agriculteurs liés à la destruction des champs augmentent en raison du rétrécissement des terres de pâturage et de l’allongement de la période de transhumance », lit-on.
Même que les rares espaces de pâturage sont des îlots de verdure encastrés entre les sites d’extraction, entrecoupés par les routes minières, où les bovins sont souvent percutés par les engins miniers. « Suite à la destruction de leur moyen de subsistance et aux promesses d’emplois non tenues, 84% des 160 personnes que nous avons interrogées disent être plus pauvres qu’avant le développement des activités minières (depuis 2015). À Boké, la disparition de la pêche et de l’élevage risque de détruire l’autosuffisance locale, ainsi d’aggraver la dépendance de toute la Guinée aux importations alimentaires », prévient le rapport.
Transhumance
Le document indique que les activités minières assèchent et polluent les sources naturelles d’eau. Par exemple, dans la concession de la Compagnie des bauxites de Dian-Dian (COBAD), cinq sources d’eau et deux lacs ont disparu. Quatre bas-fonds dans les concessions de COBAD et deux à la Compagnie de bauxite de Guinée (CBG), où l’eau était disponible dix mois sur douze, sont maintenant à sec. « L’extension des mines détruit des terres agricoles et des pâturages ; la poussière soulevée par les machines et les camions retombe sur les champs et les cultures, empêchant les semences de pousser et détruisant les récoltes. L’extraction de bauxite a pollué les rivières et asséché des points d’eau dont les agro-éleveurs et les éleveurs étaient dépendants », dépeignent les auteurs. La disparition des pâturages et des points d’eau contraint les éleveurs à chercher toujours plus loin les ressources nécessaires à leur bétail, parfois jusqu’en Guinée-Bissau. « La transhumance est donc plus longue, avec plus de risques d’accidents inattendus, ou de destructions de champs », conclut le rapport.
Yaya Doumbouya

