Le 1er avril, un safari Conakry-Labé a permis de partager la souffrance des usagers de cet axe routier. Les nombreux check-points, censés filtrer le trafic, sécuriser transporteurs et passagers, servent à les rançonner.
Jusque-là, le principal calvaire des usagers de l’axe Mamou-Labé était le piteux état de la route. Désormais, aux nids d’éléphant, à la poussière et aux multiples embouteillages, s’ajoutent les patrouilles mixtes déployées le long de la zone. Celles-ci, dont le rôle est de lutter contre le phénomène de coupeurs de routes, de sécuriser les usagers et leurs biens et de lutter contre toutes les formes de trafic, font tout sauf leur travail. Les agents sont préoccupés à rançonner les gens. Ces hommes, pour la plupart en uniforme de gendarmerie, y règnent en maître absolu. Ils ne se soucient pas du contenu des véhicules que leurs check-points devraient servir à filtrer.
« C’est la patrouille mixte, on est là pour vous chef »
De Kindia à Labé, au moins une unité de ces fameuses patrouilles mixtes est installée dans chaque ville traversée. Elles ne ratent aucune occasion pour soutirer de l’argent aux usagers. Les sommes varient. Entre Kindia et Mamou, les hommes sont beaucoup moins hargneux. Ils ne semblent préoccupés que par le montant de la rançon versée: «C’est la patrouille mixte, on est là pour vous chef», lance un gendarme à notre chauffeur. Ce dernier a tous les papiers du véhicule, mais distancé par le cortège funèbre, il ne veut pas perdre du temps à les exhiber. Il tend un billet de 10 000 francs guinéens à l’homme en tenue qui veut le double. Le passager du siège avant lui explique que nous partons à un décès. Il se résout à prendre le billet, avant d’ajouter: « Vous avez déjà accusé assez de retard, le reste du cortège est passé il y a un peu longtemps. »

A Mamou, même scénario: «C’est la patrouille mixte, les documents s’il vous plaît !», ordonne l’agent. Là aussi, l’argent est donné. L’agent se presse de l’empocher avant de s’écrier: «Commandant, c’est un des nôtres». Le commandant se met bien au garde-à-vous et ajoute: «Merci, mon adjudant !» Tout le monde éclate de rire. Dans le véhicule, il n’y avait que des civils. Le gendarme fait croire à son chef qu’il n’a rien empoché. Le commandant ne verra pas la couleur des 20 000 francs guinéens qu’il nous a rançonnés.
Pita, le check-point qui fait baver
Si à Kindia et à Mamou, les agents sont «compréhensifs», évitent toute polémique pour ne pas attirer l’attention sur leurs pratiques peu orthodoxes, c’est tout le contraire pour l’unité installée à Bourouwal-Tappè à une dizaine de kilomètres de la ville de Pita. Celle-ci fait voir de toutes les couleurs les voyageurs qui s’aventurent par là. Ses agents sont particulièrement hargneux.
A ce barrage, à 4h du matin, le 2 avril. Une dizaine de véhicules sont immobilisées. Des agents se grouillent pour racketter leurs propriétaires. « Pour un défaut de contrôle technique ou d’assurance, c’est 400 000 gnf », indique l’un d’eux, très connu des chauffeurs. Il fait l’unanimité contre lui. Il est soupçonné de faire partie des gendarmes ayant molesté et emprisonné un conducteur de poids lourd dans la nuit du 28 mars dernier. L’affaire avait fait grand bruit sur les réseaux sociaux: « Il est trop méchant, celui-là. S’il constate que ton véhicule est en règle, il va t’accuser de mal conduire. Personne ne peut échapper à ses mesquineries », charge un chauffeur.
« Tu paies 400 000 ou ton voyage s’arrête là ! »
Contrairement aux autres check-points, à Dalaba, les agents sont durs en « négociation ». Et rares sont les chauffeurs qui les échappent. Les détenteurs de la carte grise, de l’assurance, du contrôle technique et de la vignette, se voient exiger la boîte pharmaceutique et l’extincteur. La seule unité qui en fait la demande pour les deux derniers. « S’il vous plaît, nous allons à un décès. Je n’ai pas pu renouveler mon assurance à temps », plaide un chauffeur dont l’assurance a expiré le 30 mars dernier. « Ça, c’est ton affaire. Tu penses être le premier à perdre quelqu’un ? Si tu veux, tu vas dire que c’est ta mère qui est décédée, tu vas payer les 400 000 ou ton voyage s’arrête là… »

Le chauffeur, hors de lui, s’en prend verbalement à l’agent : « Ma mère, tu dis ? Alors je ne te donne rien du tout. Même en te voyant, on sent ta haine. Tout le monde connaît ta méchanceté ici. » « Tu es en train d’aggraver ton sort », réplique le gendarme. « Mon sort est entre les mains de Dieu. Coupes un reçu, je vais aller payer au trésor public. » Il sort son registre de verbalisation, fait semblant d’écrire. Le chauffeur persiste: « Il faut remplir le reçu, je vais quitter ici. » Au même moment, l’agent s’invective avec d’autres chauffeurs. C’est finalement contre 140 000 GNF et sans reçu que le chauffeur a récupéré son véhicule.
De Conakry à Hafia (Labé), à aucun check-point, on n’a demandé de prouver que le cercueil niché sur le porte-bagage d’une Toyota Verso contenait bien un corps. Dès qu’un billet de banque est glissé, adieu le reste des formalités. On lève le barrage, illico presto.
Le Fouta coupé de la Guinée ?
Lancés le 29 novembre 2025 dans la sous-préfecture de Garambé (Labé), les travaux de reconstruction de la Route nationale n°5, Mamou-Labé, 135 km, peinent à véritablement démarrer. Le projet « stratégique » censé désenclaver la Moyenne-Guinée devrait durer 30 mois. Cinq mois se sont écoulés, les travaux n’en sont qu’au stade de terrassement.
De Thialèrè, (près du centre-ville de Mamou) à Labé, en passant par Dalaba et Pita, même les encombrants physiques ne sont pas encore totalement dégagés. Entre Mamou et Dalaba (55 km), la route est totalement en lambeaux, presque pas de trace de goudron. Les chauffeurs naviguent entre des déviations dangereuses et de multiples couches de poussière.
Le long de la route, on y a vu que quatre pelleteuses, à l’arrêt. Ça ne travaille ni la journée ni la nuit. Très difficile d’apercevoir un travailleur. A ce problème, s’ajoute l’enfer de la fameuse dalle de Boulliwel. Un petit passage de moins de 100 mètres, mais si étroit et raid que les poids lourds peuvent des fois y faire plus de 24 heures. Si rien n’est fait d’ici la saison des pluies, le Fouta risque d’être coupé du reste de la Guinée.
Yacine Diallo

