Pendant longtemps, nous avons surtout jugé nos universités à travers le nombre d’étudiants inscrits, les filières ouvertes, les bâtiments construits ou les diplômes délivrés. Ces indicateurs comptent. Mais ils ne disent pas tout.
Une université moderne ne doit pas seulement transmettre le savoir produit ailleurs. Elle doit aussi en créer. Elle doit chercher, publier, expérimenter, innover, attirer des financements, former des doctorants et proposer des solutions aux problèmes de son pays.
C’est précisément là que l’enseignement supérieur guinéen doit aujourd’hui changer de dimension.
J’ai choisi d’écrire cette tribune, parce que je suis convaincu que nous ne bâtirons pas des universités réellement compétitives uniquement en rénovant des infrastructures ou en recrutant davantage d’enseignants. Il faut aussi créer un environnement dans lequel nos enseignants-chercheurs peuvent développer des projets ambitieux, obtenir des financements internationaux et travailler dans de bonnes conditions.
Le problème n’est donc pas seulement le manque d’argent. Il est aussi institutionnel.
Combien de nos universités disposent d’une véritable stratégie de recherche à dix, quinze ou vingt ans ? Combien peuvent présenter un portefeuille structuré de projets, de publications, de partenariats ou de financements obtenus ? Combien possèdent une équipe professionnelle capable d’aider un chercheur à identifier un appel à projets, monter une proposition, élaborer un budget, négocier un contrat puis gérer correctement le financement obtenu ?
Dans beaucoup d’universités américaines, cette fonction relève d’un « Office of Research Administration », bien que l’appellation puisse changer selon les universités. Le chercheur n’est pas abandonné face à la complexité des procédures du NIH, de l’Union européenne ou des grandes fondations. Autour de lui, travaillent des spécialistes des subventions, des budgets, des contrats, de l’éthique, de la conformité et du reporting.
Cette infrastructure est rarement visible du grand public. Pourtant, elle fait une énorme différence.
Je l’ai constaté directement au cours de mon expérience dans l’administration et la gestion des opérations de recherche universitaire aux États-Unis : une excellente idée scientifique ne devient pas automatiquement un projet financé. Entre les deux, il faut une stratégie, des procédures, des compétences administratives et un accompagnement permanent.
Les exemples en Afrique
Plusieurs universités africaines l’ont compris. L’Université du Ghana, notamment à travers le WACCBIP, a développé une véritable capacité de gestion des financements scientifiques. Makerere University, en Ouganda, dispose d’une structure centrale d’administration des subventions qui accompagne les chercheurs avant et après l’obtention des financements. L’Université du Cap en Afrique du Sud a, elle aussi, construit une infrastructure sophistiquée permettant à ses chercheurs d’accéder régulièrement à des programmes du NIH américain et de l’Union européenne.
Ces exemples montrent qu’il n’est pas nécessaire d’être Harvard ou Oxford pour développer une grande culture de recherche en Afrique.
Construire un écosystème scientifique
La Guinée devrait donc progressivement doter ses principales universités d’un Bureau de la recherche et des programmes financés, avec des professionnels formés spécifiquement à l’administration de la recherche.

Ces structures auraient pour mission d’identifier les opportunités de financement, former les enseignants à l’écriture de projets, développer des partenariats internationaux, gérer les budgets et les contrats et suivre les résultats obtenus.
Il faudrait aussi éviter la dispersion. Nos universités gagneraient à concentrer leurs efforts sur quelques domaines dans lesquels la Guinée possède de véritables enjeux : santé publique, agriculture, mines et environnement, énergie, climat, numérique, éducation et politiques publiques.
Un premier financement peut permettre de produire des données. Ces données peuvent conduire à une proposition plus ambitieuse. Puis viennent les publications, les doctorants, les nouveaux partenaires et, progressivement, des centres de recherche reconnus. C’est ainsi que se construit un écosystème scientifique.
Cette réforme profiterait également directement aux étudiants. Une université disposant de projets financés peut recruter des assistants de recherche, créer des laboratoires mieux équipés et permettre aux étudiants d’apprendre à partir de données et de problèmes réels. L’enseignement devient alors plus vivant, plus exigeant et plus proche des besoins du pays.:

À mes yeux, la question touche aussi à notre souveraineté. Lorsqu’une épidémie apparaît, lorsqu’il faut mesurer les conséquences environnementales d’une exploitation minière ou comprendre pourquoi une politique éducative échoue, devons-nous toujours attendre que d’autres viennent produire les connaissances à notre place ?
Faire de la recherche un pilier de l’université
La coopération internationale reste indispensable. Mais coopérer ne doit pas signifier dépendre.
La Guinée a commencé à renforcer son cadre national de recherche et d’innovation. Il faut maintenant faire descendre cette ambition jusqu’au niveau des universités elles-mêmes.
J’imagine volontiers, dans dix ans, plusieurs universités guinéennes gérant chacune des dizaines de projets internationaux, travaillant avec des institutions africaines, américaines et européennes et attirant chaque année des millions de dollars et d’euros consacrés à la recherche.
Ce scénario n’a rien d’irréaliste. D’autres universités africaines l’ont fait. Pourquoi pas les nôtres?
Je reste profondément convaincu que faire de la recherche un véritable pilier de l’université guinéenne n’est pas un luxe académique. C’est un investissement dans notre capital humain, notre souveraineté scientifique et le développement du pays.
L’université guinéenne de demain ne devrait donc plus seulement demander : combien d’étudiants avons-nous formés ? Elle devrait aussi pouvoir répondre à trois autres questions : Qu’avons-nous découvert ? Quels problèmes avons-nous aidé à résoudre ? Et quelles ressources avons-nous su mobiliser pour y parvenir ?
C’est peut-être là que commencera sa véritable transformation.
Par Dr. Mohamed Dadjane Kéita

