Gracié par le Prési Mamadi Doum-bouillant, Aliou Bah n’a pas encore recouvré sa liberté. Comme les 216 autres détenus, le prési du Mouvement démocratique libéral (MoDeL) doit suivre un stage d’encadrement civique de 45 jours à l’École nationale de gendarmerie de Sonfonia. La diffusion de ses images en tenue de formation la semaine dernière a suscité une vague d’indignation et de débat sur la protection de la dignité humaine en Guinée.

Le 2 octobre, à l’occasion de la fête de l’indépendance de la Guinée, le prési de la Roue-publique a accordé une grâce à 217 détenus dont Mamadou Aliou Bah. Le président du MoDeL est condamné à deux ans de prison ferme pour « offense et diffamation envers le chef de l’État ». La grâce, oui. La liberté ? Pas tout de suite. En effet, les futurs ex-taulards doivent suivre des leçons d’éducation civique et de préparation à la réinsertion sociale de 45 jours.

Dans un communiqué le 9 octobre, le MoDeL avait juré ne pas disposer d’infos sur la situation de son leader, transféré dans la nuit du 6 au 7 octobre depuis la prison civile de Coyah « vers une destination inconnue ». Mercredi 14 octobre, le ministère de la Justice et des Droits de l’Homme a publié des clichés des admis à un stage d’encadrement civique et de préparation à la réinsertion sociale à l’École nationale de la gendarmerie de Sonfonia. Conjointement supervisé par la Direction de la justice militaire et l’administration pénitentiaire et de la réinsertion, selon le ministère, ce stage vise à renforcer la responsabilisation, l’encadrement civique et la préparation au retour dans la société, dans le respect des valeurs et des lois.

Sur l’une des images diffusées sur les réseaux sociaux du ministère de la Fustige, Aliou Bah apparaît en chemise et short couleur kaki, coiffé d’un calot de la même couleur. Il fait face au ministre de la Justice et des Droits de l’Homme, Ibrahima Sory II Tounkara, sur la place d’armes de l’établissement. Le garde des Sceaux explique s’être rendu sur les lieux, pour vérifier « les conditions d’accueil et d’encadrement des stagiaires ». Woïka !

Indignation

Arrêté en décembre 2024 et condamné en janvier 2025 à deux ans de prison ferme, Aliou Bah pourrait retrouver sa liberté à l’issue de ce programme d’une durée de 45 jours. En attendant, son sort continue de provoquer des interrogations. Depuis la publication de ses images, les réactions se multiplient. Pour certains internautes, le stage auquel est soumis le politicard s’apparente à une manière d’affaiblir moralement l’opposant ou de lui faire subir une forme de prolongation de sa peine, sans maintien derrière les barreaux.

Sous la publication du ministère de la Justice, Diam’s Mamou Diallo s’est contenté d’écrire : « L’histoire retiendra. » Oumar Baldé, lui, s’interroge sur les raisons de ce traitement : « Qu’est-ce que cet homme a fait pour être là ? Il faut savoir servir son pays dans l’honnêteté. »

Les responsables du MoDeL n’ont pas souhaité commenter la situation, pas certains acteurs de la société civile et des défenseurs des droits humains. Ces derniers dénoncent ce qu’ils considèrent comme un traitement dégradant infligé à un responsable politique. C’est le cas d’Alseny Sall, chargé de communication de l’OGDH, Organisation guinéenne de défense des droits de l’Homme et du citoyen. Sur sa page Facebook, il déplore « l’image dégradante » d’Aliou Bah, qu’il estime assimilé à des délinquants de droit commun alors que, selon lui, son tort est d’avoir exercé son droit de s’exprimer sur la gestion des affaires publiques. « Ils savent aussi, au fond d’eux-mêmes, que ce précédent est dangereux et qu’il déshonore notre République et notre justice… », écrit Alseny, avant de s’interroger : « Quelle République voulons-nous bâtir ? »

La dignité avant tout

Interrogé par votre satirique le 16 octobre, l’activiste et défenseur des droits humains, Kaly Diallo, rappelle que la dignité humaine doit être respectée en toutes circonstances. « Même au niveau de nos textes, la protection de la personne humaine et sa dignité sont sacrées en tous lieux, en toutes circonstances. Certes, il y a la répression des infractions à la loi, mais ces infractions doivent obéir au respect de la dignité humaine ». Pour lui, le programme s’inscrit dans les conditions prévues par la grâce présidentielle. Il estime que l’éducation civique peut répondre à un besoin réel en Guinée, à condition d’être intégrée dans un cadre de formation approprié.

Parlant de la diffusion des images, Kaly Diallo dit comprendre l’indignation suscitée par les clichés, mais se garde de conclure à une volonté délibérée de briser le moral du prési du MoDeL. « La dignité de la personne humaine est sacrée. Ces droits-là, il est de l’obligation de l’État de respecter et de faire respecter ces principes », insiste-t-il.

En attendant la fin du stage, les 217 bénéficiaires de la grâce présidentielle restent dans une situation particulière : graciés, mais pas encore pleinement libres. Pour Aliou Bah, la mesure censée ouvrir la voie à sa libération prolonge le débat sur le traitement réservé aux opposants politiques et le respect de la dignité humaine en Guinée.

Abdoulaye Pellel Bah