À la suite d’une invitation de l’association Wontanara, le 27 septembre, j’ai eu l’occasion de donner à Bruxelles une conférence sur l’histoire de mon ancêtre, l’Almamy Bokar Biro Barry, et plus particulièrement sur les enjeux de la présence de ses restes, ainsi que de ceux de plusieurs de ses proches dans les collections du Musée de l’Homme à Paris.
En soussou, Wontanara signifie « nous sommes ensemble ». Le nom de cette association prend ici une résonance particulière. Portée par une équipe de jeunes, Wontanara s’inscrit dans une dynamique de transmission et de réflexion autour de l’histoire du continent africain. L’association invite régulièrement écrivains, chercheurs et universitaires pour des partages d’expériences.
Mon invitation s’inscrivait dans le prolongement de plusieurs articles que j’ai publiés depuis la révélation de la présence, dans les collections françaises, des restes de l’Almamy Bokar Biro Barry et de certains de ses proches. J’avais eu l’occasion d’exprimer publiquement mon indignation face à cette situation dans des articles consacrés à cette question des restes humains.
Cette rencontre bruxelloise constituait ainsi un moment particulier, non seulement de transmission de connaissances, mais aussi de mise en discussion d’une histoire encore traversée par les silences, les approximations et les récits contradictoires.
Une conférence nourrie par de nouvelles sources
Depuis mes premiers travaux sur cette question, notamment le chapitre que j’avais consacré à l’Almamy Bokar Biro Barry dès 2022 dans mon ouvrage (Femme peule), mes recherches ont considérablement progressé. De nouvelles ressources, parfois inédites, ont pu être identifiées et collectées. D’autres documents doivent encore m’être transmis par les fonds et institutions qui les conservent.
La conférence a donc également été l’occasion de présenter certains de ces éléments nouveaux et de rappeler combien la recherche demeure ouverte. Loin de constituer un dossier définitivement clos, l’histoire de l’Almamy Bokar Biro Barry appelle encore le dépouillement des sources, leur confrontation et la vérification rigoureuse des informations.
Cette exigence méthodologique me paraît essentielle lorsqu’il est question d’une histoire aussi chargée affectivement.
Certaines affirmations circulent aujourd’hui comme des vérités établies alors qu’elles ne reposent, à ce jour, sur aucune preuve documentaire identifiée. C’est notamment le cas du récit selon lequel la mère de l’Almamy Bokar Biro Barry aurait porté la tête de son fils sur un plateau afin de la remettre aux Français.
Ce récit existe dans certaines traditions orales et mérite, à ce titre, d’être recueilli et étudié. Mais le récit oral et la preuve documentaire ne relèvent pas du même régime de vérité. En tant que chercheuse, je considère qu’il est de ma responsabilité de distinguer ce qui est documenté, ce qui est rapporté par la tradition et ce qui demeure, pour l’instant, une hypothèse.
Il ne s’agit nullement de disqualifier la mémoire orale, mais au contraire de la prendre suffisamment au sérieux pour ne pas la confondre avec une preuve qui n’aurait pas encore été établie.
Une recherche qui doit rester ouverte
Les échanges qui ont suivi la conférence ont également fait émerger une question importante : celle de la constitution et du fonctionnement des comités scientifiques consacrés à ces questions.
Une question m’a notamment été posée : faisais-je partie du comité scientifique constitué autour de ce dossier ?
La réponse est non.
Je ne considère cependant pas cette absence comme un obstacle à la poursuite de mes recherches. La recherche ne saurait être enfermée dans un comité, une institution ou un périmètre géographique. Elle progresse lorsque les sources, les méthodes et les regards peuvent circuler, se confronter et s’enrichir mutuellement.
Dans le contexte guinéen, il me semble particulièrement important de développer davantage cette culture du travail scientifique collectif, fondée sur la pluralité des compétences, la confrontation des sources et la mise en commun des connaissances. Un comité scientifique ne trouve pleinement sa raison d’être que dans cette ouverture.
Pour ma part, je continuerai donc à travailler indépendamment de toute structure institutionnelle. Les nouveaux documents auxquels j’ai récemment eu accès permettront, à terme, de poursuivre l’écriture et d’approfondir plusieurs aspects encore insuffisamment étudiés de cette histoire.
Une mémoire qui suscite d’autres filiations
La conférence a également révélé un autre phénomène : le nombre de personnes qui se présentent aujourd’hui comme descendantes de l’Almamy Bokar Biro Barry.
Parmi les échanges particulièrement intéressants figure celui que j’ai eu avec Mme Fatima Barry Diallo, installée aux États-Unis, ainsi qu’avec d’autres personnes qui, depuis différents lieux, revendiquent également une filiation avec le résistant à la pénétration coloniale.
Cette pluralité des filiations revendiquées appelle naturellement des recherches généalogiques et historiques approfondies. Elle rappelle surtout que la mémoire de l’Almamy Bokar Biro Barry ne se limite ni à un territoire ni à une seule famille : elle continue de circuler, de se transmettre et parfois de se recomposer à travers les générations et les diasporas.
Une posture indépendante, entre recherche et filiation
Il me paraît important, dans ce contexte, de clarifier ma propre position. Je parle ici à la fois comme anthropologue, chercheuse indépendante et descendante de l’Almamy Bokar Biro Barry. Ces différentes positions ne s’annulent pas ; elles exigent au contraire d’être clairement distinguées.
Je ne revendique aucun monopole sur sa mémoire. Je ne recherche ni reconnaissance particulière ni légitimité institutionnelle. Mon travail repose sur une conviction simple : la recherche doit être conduite avec rigueur, et la mémoire doit pouvoir être défendue sans devenir un instrument de pouvoir.
Ma demande concernant les restes de mon ancêtre est tout aussi simple : je souhaite qu’ils puissent rejoindre leur terre natale.
Historiquement, Timbo, capitale théocratique du Fouta-Djalon, aurait pour moi une portée symbolique et historique particulière. Mais si les autorités guinéennes devaient retenir Conakry comme lieu de restitution et de conservation, je respecterais naturellement ce choix. L’essentiel, à mes yeux, est que ces restes quittent définitivement le contexte dans lequel ils ont été prélevés et conservés et qu’ils puissent retourner en Guinée, sur leur terre d’origine.
Cette demande ne relève pas d’une quête personnelle de reconnaissance. Elle procède d’une conception de la mémoire comme responsabilité.
Une mémoire intime, une recherche qui dépasse l’intime
Mon rapport à l’Almamy Bokar Biro Barry est aussi ancien que ma propre histoire. Mon enfance a été bercée par le récit de son courage, sa résistance et par la mémoire qui lui a survécu.
C’est cette mémoire que je souhaite aujourd’hui contribuer à préserver, en la soumettant aux exigences de la recherche : chercher les sources, distinguer les faits des récits, accepter les incertitudes et continuer à documenter ce qui peut l’être.
La rencontre de Bruxelles aura ainsi été plus qu’une conférence. Elle a constitué un espace de dialogue entre générations, mémoire familiale et recherche scientifique, entre Afrique et diaspora.
Elle m’a surtout rappelé qu’une histoire ne devient pas moins scientifique parce qu’elle nous touche intimement. Elle exige simplement davantage de rigueur.
Je sais d’où je viens. Je sais pourquoi je travaille sur cette histoire. Et je sais où je souhaite aller.
Pour le reste, le travail des archives, des sources et du temps fera son œuvre.
Par Docteure Yassine Kervella-Mansaré
Anthropologue africaniste

