À l’occasion de la célébration du 68e anniversaire de l’indépendance nationale, un journaliste qui a vécu cette période alors qu’il était encore élève au CP1 nous a raconté ses souvenirs. Dans cet entretien accordé à La Lance, Mamadi Komah explique l’effervescence autour du Référendum du 28 septembre 1958, les préparatifs du 2 octobre et les premières années de la République de Guinée.
La Lance : Vous étiez encore jeune le 2 octobre 1958. Quel souvenir gardez-vous de l’indépendance ?
Mamadi Komah : Nous n’avons pas été un vrai témoin de l’indépendance, mais nous l’avons vécue, parce que nous avons été les premiers élèves à participer au premier défilé tenu dans les villages, pour voter au référendum du 28 septembre. On était au CP1.
Que représentait, pour vous, le référendum du 28 septembre 1958 ?
Tout le monde devait voter d’abord « Non ». Ce qui fut fait. L’indépendance était à la portée de la Guinée, elle était à sa disposition. Il fallait voter non à la proposition qui a été faite.
Vous avez également évoqué les préparatifs populaires ayant précédé le 2-Octobre. Comment cela s’est-il passé dans les villages ?
Dans toutes les préfectures du pays, c’était de l’engouement. Dans les villages, il y avait des défilés. J’ai vu nos mamans défiler. Et nous-mêmes, c’est là qu’on a appris. Les anciens combattants des guerres mondiales de 1914 -1918 et 1939-1945 ont été appelés. Ils aideront la jeune armée, mais auparavant, ils ont appris à nos parents à défiler.
Quel était le rôle la jeunesse dans la lutte pour l’indépendance ?
On dit souvent que la Guinée a fait 60 ans de colonisation, c’est plutôt 120 ans. Tout a commencé après l’arrestation de l’Almamy Samory Touré, en 1898, et sa déportation au Gabon, suivie de sa mort en 1900. Décidément, la vraie lutte, viendra encore du côté des jeunes, le peuple de Guinée allait continuer la lutte, avec d’autres résistants africains. On ne peut pas les citer tous, mais vous avez Alpha Yaya Diallo, Zébgéla Togba, Kissi Kaba Keïta, Dinah Salifou Camara.
Après l’indépendance, comment décrirez-vous la situation de la Guinée 68 ans après ?
La jeune République était là, toute seule, dénudée. La France avait pris tous ses enseignants. Elle avait pris tous les dossiers et les ont tous foutus dans des puits. Moi qui vous parle, j’étais au CP1. On a pris un élève de la sixième année à l’époque, pour venir nous enseigner. Mais les pays de l’Est, notamment la Russie, l’Union soviétique à l’époque, la Chine, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la Roumanie, ont apporté leur soutien à la Guinée. La jeune République a volé de ses propres ailes. Nos premiers amis ont été les Tchécoslovaques. Et la reconnaissance de la Guinée à l’ONU a été appuyée par la Tchécoslovaquie, qui a voté pour l’adhésion de la jeune République. Après, les Russes, les Chinois sont venus au secours de la Guinée. Nous les remercions tous.
Des réalisations de la première République, que retenez-vous particulièrement ?
Avec le premier régime, c’était la révolution. D’abord, il a réussi à organiser l’armée. Il y a eu les régions militaires : la région militaire de Kindia avec le camp Kémé Bourama (Basse-Côte), en Moyenne-Guinée, avec le camp El Hadj Oumar Tall; en Haute-Guinée, avec le camp Soundiata Keïta ; et en Guinée forestière, avec le camp Beanzin, suivis des camps d’infanterie dans les préfectures.
Il y avait aussi l’IPK devenu université Gamal Abdel Nasser de Conakry. Le monsieur à qui on a donné le nom de l’université était un grand ami de la révolution guinéenne.
Il y a également l’IPK de Kankan devenu Université Julius Nyerere, alors président de la Tanzanie. À cause de son amitié avec Sékou Touré, on lui a donné le nom de l’université de Kankan.
Kwame Nkrumah du Ghana a été coprésident de la Guinée à cause de son amitié avec Sékou Touré. C’est pour cela que vous entendez, le nom camp Kwame Nkrumah de Sanoyah.
Il y a eu l’agression du 22 novembre 1970. Quel souvenir en gardez-vous ?
Vous savez, à cause du progrès réalisé, finalement, l’impérialisme n’était pas à l’aise. C’est ainsi que le 22 novembre, ils ont débarqué à Conakry avec trois bateaux qui avaient pour noms Montante, Bombarda et Laverda, chargés de mercenaires armés jusqu’aux dents, à l’hôtel Camayenne, vers 2h du matin. Ils sont venus vers le camp Boiro, alors camp de la Garde républicaine.
Conakry n’était pas grand, elle s’arrêtait seulement à la Tannerie. Les femmes se sont levées avec des bidons, elles aidaient leurs maris militaires. Tout le peuple s’est levé, un peu partout. Il y avait un terminal avec les chars. Et je me souviens : le premier mercenaire pris, c’était un certain Jean-Gianniaro Lopez. Le deuxième, Innocencio Kali. Un troisième, Joao, lui, il a plongé du port de Boulbinet jusqu’à Kassa. Il a nagé mais fut récupéré par les miliciens. Jamais une agression n’a été dissoute en Afrique comme celle contre la Guinée du 22 novembre 1970.
Quel message souhaitez-vous adresser à la jeunesse guinéenne à l’occasion de ce 68e anniversaire ?
Nous qui sommes parents, nous avons pu être libres, parce que nos papas et nos grands-pères étaient unis pour combattre le colon. Aujourd’hui, il faudrait que la jeunesse actuelle resserre les rangs, laisse surtout de côté le côté mercantile et dise : « Je travaille pour le pays. »
Donc, au lieu de demander au pays ce que le pays va faire pour vous, que la jeunesse se demande ce qu’elle peut faire pour son pays ? C’est cela, le devoir qu’on demande à la jeunesse. Le droit viendra après. Cette Guinée est traditionnelle. Cette Guinée est unie. Donc, unissez-vous, jeunes de Guinée, vous gagnerez comme vos grands-pères.
Propos recueillis par
Mariama Dalanda Bah

