Soixante-huit ans. Le pays vient de souffler ses soixante-huit bougies, avec drapeaux, discours et défilé. Dans une famille normale, à cet âge, on parle de maturité, de sagesse, de la retraite bien méritée. Chez nous, on en parle aussi, par politesse, comme on dit « tu as bonne mine » à un malade. Moi je dis que la Guinée n’a pas atteint l’âge de raison. Elle a atteint l’âge de la pauvreté : les cheveux blancs, mais pas de pension. À fakoudou !
Joyeux anniversaire, quand même !
Car voyez la stature. Un pays fauché qui marche comme un géant. Le costume est neuf, les poches sont trouées. On se tient droit, la poitrine en avant, comme ces messieurs qui sortent de la banque sans y avoir rien retiré, mais qui saluent le gardien d’un hochement de tête. Notre sous-sol déborde de bauxite, de fer, d’or, de diamant, et la population en tire une leçon de géologie : tout est sous nos pieds, rien n’est dans nos mains. On nous a même trouvé un titre, «scandale géologique», et nous l’avons accroché au mur comme un diplôme. Il y a des pays qui ont du pétrole, des pays qui ont des idées, et nous, nous avons de la fierté, la fierté d’être pauvres mais libres. Comme c’est paradoxal ! Ici, la fierté ne se mange pas, mais elle se porte très bien en grand boubou, et personne ne voit que la marmite est vide.
Joyeux anniversaire, quand même !
Parlons maintenant de ce qui fait un pays : la loi. Je le dis sans détour, un pays où la loi n’est pas respectée est un pays sans avenir. Ce n’est pas de la politique, c’est de l’arithmétique. L’avenir est une promesse qui se tient. Si la loi est une promesse que personne ne tient, alors demain est un chèque sans provision, et tout le monde le sait, y compris celui qui l’encaisse.
Chez nous, on racle les poches, on vole, on kidnappe, et l’État regarde ailleurs avec la politesse d’un invité qui ne veut pas déranger. Aucune suite. Pas d’enquête sérieuse, pas de fermeté, pas même un soupir officiel. Les proches portent plainte et la plainte attend, assise sur un banc, comme un zombie. Pire, on arrête et on condamne des innocents. La sentence arrive avant le procès, comme le taxi qui klaxonne avant d’être arrivé. Le verdict est devenu un fait de société, le jugement un détail de procédure. Et quand la loi sert à ceux qui l’écrivent, quand elle se plie devant les uns et s’abat sur les autres, elle cesse d’être la loi. Elle devient un menu, avec des plats pour les uns et des restes pour les autres. La Guinée est le seul pays au monde où le premier qui porte plainte a toujours raison. Faut voir nos commissariats, pleins de faux problèmes où on libère des criminels pour la somme de… 500 000 FG.
Joyeux anniversaire, quand même !
Alors on fait semblant. On fait semblant d’être heureux, d’être content, d’être unis, d’être indépendants. On fait semblant avec une application remarquable, la même que celle des élèves qui récitent « Le laboureur et ses enfants ». Le semblant est devenu notre principale industrie nationale, et la seule qui ne connaisse ni coupure de courant ni pénurie de main-d’œuvre.
Le 2 octobre, un jeune m’a fait une confidence. Il sortait heureux, m’a-t-il dit. Il roulerait heureux, à ciel ouvert, en moto, sans rien demander à personne. Et il veut mourir heureux.
Je ne ris pas. J’ai écouté, et j’ai compris qu’il venait de me résumer soixante-huit ans d’indépendance en une phrase. Ni l’emploi, ni le diplôme qui sert, ni la bourse, ni le logement, ni la santé : le pays ne peut offrir à sa jeunesse qu’un seul luxe, celui de mourir heureux. Un luxe gratuit, accessible à tous, à ciel ouvert, avec les klaxons en guise de fanfare et le vent en guise de discours. Nous avons voulu la liberté, nous avons une jeunesse libre de tout, libre d’espérer. Voilà une indépendance qui n’a plus de comptes à rendre à personne, surtout pas aux jeunes. À fakoudou !
Joyeux anniversaire, quand même !
Et moi, dans tout cela ? Je suis fauché et je suis fâché. Remarquez que les deux mots sont frères, il n’y a presque rien entre eux. Une lettre, un accent, trois fois rien : le temps qu’il faut pour passer de la poche vide à la colère pleine. Quand un homme n’a plus rien dans les mains, il lui reste la voix, et il ne peut pas la laisser dans la poche, elle est trop grande. Alors pardonnez-moi, ô lecteurs, si ce matin je n’ai pas le ton des cérémonies. Je suis le convive qui a vu la cuisine et qui n’arrive plus à applaudir le dessert.
Un pays n’atteint pas la maturité en vieillissant. Il l’atteint quand la loi vaut pour le plus petit comme pour le plus grand, quand la plainte aboutit, quand le procès précède la peine, quand un jeune peut rêver de vivre sans qu’on lui souffle que la mort heureuse est la seule offre sur la table. Tant que cela n’est pas, nous aurons beau compter les années comme on compte les moutons, nous resterons un adolescent de soixante-huit ans : grand par la taille, petit par la parole tenue.
Joyeux anniversaire, quand même !
Sambégou Diallo
BILLET- UN CHAT M’A CONTÉ
Mon chat m’a dit que le soir de la fête, notre chef de quartier fit battre le tam-tam et proclama sous son manguier : «Celui qui me raconte un mensonge, et que je reconnais comme tel, je lui donne ma maison !»
Les habitants se regardèrent et sourirent. Un défi impossible, ou presque.
Le premier à se présenter fut un électricien. Il s’inclina et dit : «Que Dieu prolonge la vie de notre chef. Mon père possédait des pinces si longues qu’il les tendait jusqu’au ciel pour remuer les étoiles.»
Le chef de quartier sourit, réfléchit et répondit: «Chose étrange, mais cela arrive. Mon grand-père avait une pipe qu’il allumait directement avec le soleil.»
L’électricien repartit les mains vides.
Le deuxième fut un tailleur. Il entra en s’excusant: «Pardonnez mon retard. Hier soir, la foudre a fendu le ciel en deux. J’ai passé la nuit à le recoudre.»
Le chef hocha la tête: «Bien fait, mais tu as mal cousu: ce matin, quelques gouttes sont passées.»
Le tailleur repartit lui aussi les mains vides, la mine serrée.
Mon chat s’est arrêté pour se lécher la patte: «Notre chef savait renvoyer un mensonge à son expéditeur. Il avait de l’entraînement : il en entend à la RTG tous les jours.»
Le troisième entra sans un mot, une mallette à la main. Une mallette noire, lisse, qui avait l’air d’avoir connu des jours meilleurs. Le chef, intrigué, demanda: «Que fais-tu avec cette mallette?»
L’homme l’ouvrit lentement, la tourna vers tout le monde : elle était vide. «Chef, dit-il calmement, je viens récupérer les cent mille dollars que je vous ai prêtés. Ils étaient là-dedans.»
Le chef se redressa sur sa chaise, les yeux écarquillés: «Moi, te devoir cent mille dollars? C’est un mensonge!»
Le visiteur sourit: «Si c’est un mensonge, donnez-moi votre maison.»
Un long silence tomba sous le manguier. Le chef regarda la maison, puis la mallette vide, puis la maison encore, et dit prudemment: «Non, non… c’est… c’est vrai.»
«Très bien, dit l’homme. Alors rendez-moi mon argent.»
Bonne fête à tous ceux qui mentent à la télé, sans discernement!
SD

