Il y a un mot, dans la bouche du Général de Gaulle, qui n’a jamais aussi bien vieilli que mal : « le Machin ». C’est ainsi qu’il appelait l’Organisation des Nations Unies, en 1960, avec le mépris tranquille d’un homme qui savait déjà que les grandes tribunes n’arrêtent jamais les grandes bêtises. Soixante-six ans plus tard, le Machin tourne toujours, ses lustres brillent toujours à New York, ses interprètes traduisent toujours dans six langues des discours que personne n’écoute. Mais le Machin, lui, est devenu autre chose : une coquille vide qu’on polit chaque septembre pour la remettre au placard chaque octobre.
Car enfin, qui déclare la guerre en citant l’ONU ? Qui demande sa permission avant d’envoyer les chars, les drones, les colonnes blindées ? Personne. On y va, on frappe, on compte les morts, et le lendemain on envoie un représentant très digne, prononcer, à la tribune de l’Assemblée générale, un discours sur la paix et le droit international. Le Machin regarde, le Machin note, le Machin condamne « avec la plus grande fermeté », et rien ne bouge, sinon les stylos de ceux qui rédigent le communiqué suivant.
Les puissances nucléaires, elles, s’y déplacent en éléphants dans un magasin de porcelaine. Elles cassent tout, marchent sur tout, et quand la vaisselle est en miettes, elles proposent, avec un sérieux qui forcerait presque le respect, de financer la reconstruction. Elles ont des sièges permanents, un droit de veto, et une mémoire sélective qui leur permet d’oublier, entre deux résolutions, qu’elles ont elles-mêmes écrit les règles qu’elles piétinent. On est loin, dit-on, de l’époque des Vikings, de leurs drakkars et de leurs haches. On en est loin dans les manuels d’histoire, mais pas dans les faits : les héritiers de ces pilleurs de côtes ont simplement changé d’embarcation. À fakoudou !
Aujourd’hui, on pille en costume, on saccage par sanctions interposées, on sème la désolation avec des porte-avions et des accords commerciaux, et on appelle ça, sur les frontons de marbre, le maintien de la paix internationale.
Et l’injustice, dans tout ça, ne prend jamais de vacances. À l’échelle du monde, elle porte un nom de code, un numéro de résolution, un droit de veto brandi au bon moment par le bon membre permanent.
À l’échelle du continent, elle porte un treillis, un para-commando et un communiqué qui commence par « Compte tenu de la situation ».
À l’échelle du pays, elle porte un dossier judiciaire qui dort, un fonctionnaire qu’on radie sans audience, un ministre qu’on limoge pour l’exemple pendant qu’un autre, plus proche du sérail, dort tranquille. Et à l’échelle du quartier, elle porte simplement un uniforme et une matraque, à l’heure où personne ne filme.
Le mal, voyez-vous, n’a pas besoin de visa pour circuler. Il traverse les frontières plus vite que n’importe quelle résolution de l’ONU, et il ne demande jamais la permission de personne pour s’installer. Du Conseil de sécurité au conseil de quartier, c’est toujours la même mécanique : le fort décide, le faible encaisse, et l’on baptise ça, selon l’étage où l’on se trouve, « ordre mondial », « paix régionale » ou « maintien de l’ordre public ».
C’est dans ce théâtre-là, cette semaine, que notre Prési bien-aimé est allé planter son décor. Direction New York, 81ᵉ session de l’Assemblée générale, où Mamadi Doumbouya est parti représenter la Guinée au cœur du grand raout diplomatique mondial, celui-là même où l’on parle de paix pendant qu’ailleurs on recharge les canons. Honneurs protocolaires à l’arrivée, tribune officielle, rencontres bilatérales, discours sur Simandou 2040 pour rappeler au monde que la Guinée, elle aussi, a un avenir à vendre. Le programme était copieux : ouverture du débat général, échanges de haut niveau et rendez-vous avec la diaspora guinéenne au Marriott de Brooklyn.
Mais voilà : dès que deux Guinéens se rassemblent au même endroit, un troisième arrive avec un mégaphone. Et c’est précisément dans le cri que se loge tout notre art de vivre : on ne sait jamais très bien, chez nous, si l’on acclame ou si l’on hurle, si l’on célèbre ou si l’on conjure.
À New York, on a fait ce qu’on sait faire depuis toujours : on a crié plus fort que le silence des institutions. Faute de pouvoir réparer l’injustice, au moins, on ne se prive pas de la commenter à voix haute. À fakoudou !
Pendant ce temps, à quelques encablures du siège des Nations Unies, le Machin continuait de tourner sur lui-même, fidèle à sa réputation de coquille bien entretenue. Les grandes puissances y sont venues en éléphants, ont piétiné quelques dossiers, promis quelques financements, et sont reparties comme elles étaient venues : convaincues d’avoir sauvé le monde, alors qu’elles n’ont fait, une fois de plus, que le traverser en laissant des traces. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet – un chat m’a conté
On raconte qu’à la mort de sa mère, l’hyène organisa un grand sacrifice. Elle égorgea un bœuf, réunit les invités, et annonça fièrement qu’elle allait partager la viande en trois lots.
« Le premier lot, dit-elle, revient à la famille en deuil, moi, en l’occurrence. » Elle mit la part de côté, à l’abri, et revint vers l’assistance qui patientait, les yeux rivés sur les deux tas restants.
« Le deuxième lot revient à l’organisateur du sacrifice. Voudriez-vous que j’organise tout ceci sans en manger un seul morceau ? Ce serait injuste, voire cruel. »
L’assistance, désarmée par tant de logique, haussa les épaules en signe d’accord. Le deuxième tas rejoignit le premier, bien à l’abri.
Restait le troisième lot. Les invités, qui n’avaient encore rien touché, pensaient enfin voir venir leur tour. L’hyène s’écria alors : « Attention ! Ce dernier lot revient au premier qui aura su le saisir, je suis plus près et je l’ai déjà. C’est donc pour moi. Merci d’être venus. Au prochain sacrifice ! »
Remplacez les trois lots par les trois élections, présidentielles, législatives et locales. Vous obtenez très exactement le bilan défendu par notre Général bien-aimé à la tribune des Nations unies : toutes les élections organisées en trois ans, toutes sans exception. Ce qu’il a simplement oublié de mentionner, c’est que ces élections, il les a organisées lui-même, et pour lui-même.
La Génération Mèmè Dèh (GMD), avec ses 80 virgule quelque chose a opéré un partage en trois temps, où les invités applaudissent le rituel sans jamais voir la couleur du festin.
SD
Communiqué de ceci et cela
Nul n’est mauvais qui meurt en Guinée
Sidya Touré est mort à Paris, loin du pays qu’il avait servi comme PM. Il est mort sans avoir tout donné à la Guinée. Pas par manque de volonté ! Soit !
Jeté à la rue comme un sans-abri, puis contraint à l’exil, il finit dans un lit d’hôpital parisien. Comme toujours chez nous, la mort a fait ce que la vie n’était jamais parvenue à obtenir : l’unanimité.
Ceux-là mêmes qui, hier, n’ont pas levé le petit doigt pour dénoncer l’injustice qu’il subissait, s’empressent aujourd’hui de lui reconnaître toutes les qualités qu’ils lui refusaient de son vivant. Hé Kéla !
SD

