La France s’apprête à restituer à la Guinée, le crâne de Bôkar Biro, le dernier almâmi du Fouta-Djalon. Ne cherchez pas, vous ne trouverez Bôkar Biro dans aucun livre d’histoire. Il n’est héros nulle part ni en Guinée ni ailleurs. Et pourtant, à ma connaissance, c’est le seul de tous les résistants africains à mourir au champ de bataille. Samory Touré a été déporté au Gabon, Alpha Yaya Diallo en Mauritanie d’abord, puis au Dahomey, Béhanzin, en Martinique puis en Algérie.

Bôkar n’a jamais rien négocié. Voilà ce que cet homme disait à Bekmann, l’émissaire que les Français lui avaient envoyé pour le convaincre de se soumettre : « Le Fouta-Djalon est la terre de mon père. Celui qui la veut devra d’abord me trancher la gorge ». Ce qui fut fait le 13 Novembre 1896 après la célèbre bataille de Porédaka où la France a vaincu le royaume théocratique du Fouta-Djalon.

Sa tête sanglante fut posée sur celle de sa mère qu’on obligea à marcher plus de 350 km afin qu’elle la présente elle-même au tout nouveau gouverneur de la Guinée française, Noël Ballay. Le crâne de Bôkar Biro ne reviendra pas seul à Conakry, il y aura avec lui celui de son fils Môdy Sory, celui de son frère, Thierno Siré et celui de son chef de guerre, Sâtigui Modou, tous décapités en même temps que lui.

Bôkar Biro pose problème. Son cas témoigne à suffisance de la légèreté avec laquelle nous traitons notre propre historiographie. On a effet souvent l’impression que chez nous, c’est la propagande politique qui fait office de livre d’histoire. À se demander où sont nos historiens !

En Guinée par exemple, les héros nationaux s’appellent Samory Touré et Alpha Yaya Diallo parce que disent les méchantes langues, ils seraient les ancêtres respectifs de Sékou Touré et de son bras droit, Saïfoullaye Diallo (ce qui reste largement à prouver). On sait que chez nous, quand tu n’as pas un parent au gouvernement, tu n’as droit à rien ni à un grade de caporal ni à un poste de planton ni même au titre de héros, eus-tu décapité le monstre à trois têtes. Il ne s’agit pas ici de dénigrer le roi de Labé et l’empereur du Wassoulou qui sont des valeurs sûres de notre patrimoine. Il s’agit d’appeler à reconnaître qu’ils ne sont pas les seuls. Bôkar Biro mérite d’autant une place à leur côté, que c’est lui qui a nommé Alpha Yaya, roi de Labé (ce n’était qu’un simple chef de province, après tout) et que c’est lui qui, à la fin, fournissait des armes à Samory (en retour, celui-ci tentera d’ailleurs de lui envoyer des renforts à la bataille de Porédaka.)

Nos historiens devraient s’éloigner de la sphère bruyante du monde politique et aller sur le terrain avec l’esprit de l’historien et les instruments de mesure de l’historien afin de nous restituer, preuves à l’appui, la totalité de notre passé. Car, s’agissant par exemple de la résistance coloniale, le panthéon est loin d’être complet.

Si de nouveau, on prend le cas de la Guinée, des figures comme, le chef nalou, Dinah Salifou et le chef toma, Zegbéla Togba ont eux aussi opposé une résistance farouche aux armées coloniales et méritent d’être mieux connues. De même que le chef coniagui, Loni Alotène qui a tenu tête aux Français jusqu’en 1904. La liste des laissés-pour-compte ne s’arrête pas là, hélas. Sait-on que malgré les canons et les mitrailleuses, les Tomas de Guinée Forestière ne se sont rendus qu’en 1935?

Tierno Monénembo

Ps : Au nom d’on ne sait quelle coutume, le gouvernement guinéen aurait l’intention d’enterrer ces crânes. Il n’y a pas de coutume qui tienne ! Le crâne de Bôkar comme la dent de Lumba ne doivent pas être enterrés, ils doivent reposer dans un musée, leurs images doivent remplir nos livres d’histoire. Nos enfants doivent mesurer de visu le martyr que ces grands hommes ont subi pour sauver notre liberté. Les enterrer serait un crime contre la mémoire africaine.