Au mois d’avril dernier, au Salon du Livre de Rabat, elle m’avait fait un petit coucou en passant devant la salle où je participais à un débat. Je comptais la revoir dans ses propres conférences ou tout au moins dans les couloirs de l’hôtel voire au restaurant. Non, ce fut la dernière fois. Tanella Boni nous a quittés subitement ou plutôt elle est partie gbangban, comme cela se dit dans les faubourgs d’Abidjan où l’humour est un plat qui se mange dans la même assiette que l’attiéké.

Je perds une amie et la Côte d’Ivoire, cette grande terre de littérature, une de ses meilleures plumes. Dans notre formidable Afrique, où n’existent que ceux qui font du bruit, je ne suis pas sûr que Tanella Boni soit connue du grand public. Elle n’était pas quelqu’un à courir les salles de rédaction, les studios de radio et les plateaux de télé. Son truc à elle, c’était la réserve, la pudeur, la sobriété. Son œuvre est à l’avenant : lucide, profonde et dense.  J’invite ceux qui ne l’ont pas encore fait, à feuilleter Une vie de crabe ou Matins de couvre-feu, pour moi, les meilleurs de ses cinq romans. De son écriture poétique et philosophique, elle met en scène la tragédie africaine et décortique les sujets brûlants de notre époque : le sort de la femme (ce casse-tête appelé polygamie, notamment), le nœud coulant de la misère et ce despotisme que rien ne semble pouvoir résorber. Elle savait sur toutes ces questions, aiguiser sa plume d’écrivain et poser son regard de professeur de philosophie, c’est-à-dire pousser notre société jusqu’à ses derniers retranchements, lui poser les questions qui fâchent, déranger au plus haut point les machos, les despotes et les fanatiques.

L’écrivaine et philosophe ivoirienne Tanella Boni, lors du salon du livre de Genève en 2012. © Wikipedia

Ce génial touche-à-tout, nous laisse aussi d’excellents essais dans lesquels, en connaissance de cause, elle jette un regard objectif sur l’atroce condition de la femme africaine. Cette passionnée d’esthétique (elle a fait sa thèse sur Aristote), cette compatriote du grand poète, Noël Ebony, complète son œuvre par pas moins de douze recueils de poésie où elle chante l’humaine condition, exalte la lumière et invite à résister par la force du poème :

« Un petit d’homme

dormait au clair

soleil.

A la lumière des yeux du monde.

 Qui refusait de voir des visages. »

Dans une lettre à Georges Sand, Victor Hugo disait : « Je vous remercie d’être une si grande âme ». J’ai envie de prier sur sa tombe en répétant exactement les mêmes mots. Une grande âme et une grande dame sont des mots qui vont si bien ensemble !

Deux moments forts me reviennent à l’esprit en ce moment de tristesse et de deuil. Je l’ai rencontrée dans un couloir de métro au plus fort de la crise ivoirienne. Elle s’est effondrée dans mes bras, elle d’ordinaire si réservée, si sûre de ses émotions : « « Dis-leur, Tierno, qu’en Côte d’Ivoire, le Nord et le Sud, c’est dans chaque famille. » Je me souviens aussi de ce déjeuner chez elle à Abidjan où nous avons passé tout un après-midi, à boire et à manger de bonnes choses et à dire ce qu’il ne faut pas dire. Il y avait là notre ami Carlos, il y avait là notre génial et inoubliable « foulosophe » Jean-Marie Adjafi. Il y avait là l’autre grande dame des lettres ivoiriennes, Véronique Tadjo.

« Les mots sont mes armes préférées », disait, cette brave guerrière qui ne tirait qu’à la plume.

Tierno Monénembo

PS : Au moment où je termine ces lignes, j’apprends le décès de Cheikh Hamidou Kane, l’auteur de « L’Aventure ambigüe, le livre dans lequel, nous avons tous grandi.

Que la terre vous soit légère, mon cher Mawdho !