Après la signature d’un décret portant déclassement de plus de 750 hectares de réserves foncières de l’État, le président guinéen, Mamadi Doumbouya, s’est rendu à Wanindara, lundi 19 octobre. Une visite accueillie chaleureusement par les habitants, qui espèrent désormais une régularisation de leur situation foncière. La société civile, de son côté, appelle à une mise en œuvre transparente et équitable de la décision.
Le président de la République a signé, le 16 octobre, un décret portant déclassement de plus de 750 hectares de réserves foncières de l’État à Conakry. Le texte, lu à la télévision nationale, concerne notamment les quartiers Simbaya, Wanindara et l’île de Kassa, au large de Conakry.
La mesure porte sur 315 hectares, 38 ares et 35 centiares à Simbaya-Wanindara, une zone historiquement concernée par un décret datant de 1989. À Kassa, elle touche plus de 435 hectares, enregistrés sous le titre foncier n°23-267-2018-TF de Conakry. Selon le communiqué, cette décision vise à permettre l’aménagement de ces zones et à régulariser la situation foncière des occupants actuels, conformément aux dispositions légales en vigueur. Toutefois, les baux en cours, les équipements publics, les installations de sécurité et les emprises routières restent exclus du déclassement.
Trois jours après la signature du décret, lundi 19 octobre, le chef de l’État s’est rendu à Simbaya-Wanindara, dans la banlieue de Conakry. La zone, traditionnellement considérée comme un bastion de l’opposition et marquée par des tensions sociales et politiques, a réservé un accueil chaleureux à Mamadi Doumbouya.
Sous bonne escorte sécuritaire, le Président a été accueilli par des habitants, venus lui exprimer leur reconnaissance à la suite de sa décision, longtemps attendue.
Sur place, l’hôte a reçu les bénédictions des sages ainsi que les remerciements des autorités locales, notamment du maire et des responsables du conseil de quartier.
Au nom de ses homologues des autres communes concernées, Baba Alimou Barry, maire de Lambanyi, a rappelé que la zone s’étend sur plusieurs territoires communaux, notamment Lambanyi, Sonfonia, Matoto et Tombolia. Mamadi Doumbouya «a essuyé les larmes de la population de Wanindara», a déclaré le maire, ajoutant que «Wanindara est libéré. Nous sommes contents.»
Appel à un aménagement équitable
Interrogé le mardi 20 octobre par La Lance, Ibrahima Aminata Diallo, président de la Coalition nationale pour la paix et le développement (CONAPAID), a exprimé une réaction plutôt « ambivalente », entre soulagement social et vigilance institutionnelle.
Selon lui, la décision du chef de l’Etat constitue une avancée importante pour des populations qui vivent depuis des décennies dans la crainte de déguerpissements et de démolitions. « Depuis 1998, à la suite des déguerpissements de Kaporo-Rails, une grande partie des personnes concernées s’est installée à Wanindara, où de nombreux citoyens vivent dans l’incertitude et la précarité juridique, avec la menace constante de démolitions massives. Leur déclassement est donc perçu comme une reconnaissance de la réalité humaine et sociale sur le terrain. »

Toutefois, souligne l’acteur de la société civile, la vigilance doit rester de mise, quant au respect des restrictions prévues par le décret. « Il est essentiel que cette régularisation ne profite pas aux spéculateurs fonciers au détriment des véritables occupants et que les espaces destinés aux infrastructures publiques, notamment les routes, les hôpitaux et les écoles, soient scrupuleusement préservés », a insisté Ibrahima Aminata Diallo, assurant que la société civile veillera à ce que le processus soit inclusif, transparent et équitable.
Au-delà de son impact social, le président de la CONAPAID considère le décret comme une réponse à un lourd passif foncier dans un contexte d’urbanisation rapide de Conakry. « Face à cette réalité, le pouvoir exécutif a opté pour la régularisation, une démarche compréhensible au regard des enjeux de cohésion sociale et de paix. Cette approche reconnaît également la difficulté de procéder à la démolition de quartiers entiers, comme cela s’est produit à Kaporo-Rails en 1998, un événement qui compte parmi les causes lointaines des manifestations récurrentes sur la route Leprince. »
Les attentes sociales
Selon lui, la réussite de la mesure dépendra principalement de sa mise en œuvre. « Le principal défi sera de garantir la fiabilité des procédures et d’éviter les doubles attributions lors de la délivrance des titres fonciers définitifs aux résidents. L’État doit démontrer que ce déclassement permettra une urbanisation moderne et une véritable sécurisation juridique des occupants, plutôt que de créer un nouveau désordre administratif. »
Pour la CONAPAID, la régularisation foncière doit s’accompagner d’une politique d’aménagement urbain, répondant aux besoins essentiels des populations. «Il s’agit notamment de l’ouverture de routes et de l’identification de sites destinés à accueillir des infrastructures essentielles : cimetières, hôpitaux, écoles, lieux de culte et espaces de loisirs et d’épanouissement pour les jeunes. Ces besoins ont longtemps été dénoncés, rappelle-t-il, par les populations auxquelles il était souvent répondu qu’il n’y avait pas suffisamment d’espaces disponibles. » Ibrahima Aminata Diallo souligne par ailleurs l’importance du respect permanent des droits humains, de la justice et de l’apaisement durable du climat politique national, « pour que les populations bénéficient non seulement d’une sécurité foncière, mais aussi de meilleures conditions de vie. »
Un signal politique fort
Pour Ibrahima Aminata Diallo, la visite du président Mamadi Doumbouya à Wanindara, au lendemain de la signature du décret, constitue un autre élément important de la séquence politique. Car Wanindara est une zone historiquement sensible, marquée par de fortes tensions sociales et politiques ainsi que par des confrontations récurrentes. « Depuis longtemps, les habitants de ces zones dénoncent la prolifération des CMIS [Compagnie mobile d’intervention et de sécurité], alors que d’autres infrastructures vitales, notamment les écoles, les centres de santé et les espaces publics, font défaut. L’accueil chaleureux réservé au Président peut ainsi être interprété comme un signe de l’effet immédiat du décret sur les populations, qui y voient un espoir de sortir d’une longue période d’incertitude », estime-t-il. Néanmoins, relativise le président de la CONALAID, les habitants attendent des mesures concrètes pour améliorer leurs conditions de vie.
Mise en œuvre sous la responsabilité de plusieurs ministères
Le décret présidentiel prévoit que son application soit supervisée par les ministères chargés de l’Urbanisme, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire, de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, de la Sécurité et de la Protection civile, ainsi que de la Défense.
Mariama Dalanda Bah

