Mamadou Aliou Barry, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Afrique, réédite « L’Armée guinéenne, comment et pourquoi faire ? » L’ouvrage, déjà paru en juillet 2010 chez l’Harmattan, retrace l’historique de la grande muette guinéenne, instrumentalisée et politisée par les régimes successifs.

L’ouvrage de 210 pages (contre 110 dans sa première édition), 9 chapitres, paru le 7 octobre dernier chez Collection Études africaines, aborde la « politisation », la « désorganisation » et la « division » des forces de défense et de sécurité au fil des années. L’armée guinéenne est née de volontaires issus de celle coloniale. Elle a été constituée par le capitaine Noumandian Keïta, assisté du capitaine Baba Alimou Barry à la retraite.

Chercheur associé à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE), l’auteur précise que le regroupement a eu lieu du 28 au 30 octobre 1958. Dès le 1ᵉʳ novembre, la France évacue la moitié des garnisons de Kindia, Kankan et Nzérékoré pour accueillir les soldats prêts à servir le nouvel État. L’objectif étant d’intégrer tous ceux qui ont combattu sous le drapeau français en Indochine, au Soudan français, en Algérie et à Madagascar.

« Au moment du référendum de 1958, indique une note du renseignement militaire français, il y a 11 253 militaires d’origine guinéenne dans l’armée française, parmi lesquels 2 521 choisissent de servir l’armée guinéenne et 5 000 sont libérés par la France avant le référendum », révèle le livre. À l’indépendance, l’armée guinéenne totalisait 16 officiers, 390 sous-officiers et 2 115 hommes de troupe. Le commandement était confié au capitaine Noumandian Keïta, chef d’état-major général de la Défense nationale et au ministre de l’Intérieur et de la sécurité, Fodéba Keïta.

 « Politisée » et « infiltrée »

« Sékou Touré donne à Fodéba Keïta une responsabilité totale sur la question de défense et de sécurité, faisant de lui le vrai créateur de l’armée guinéenne en insufflant un esprit de corps et le sens de discipline aux hommes », explique Aliou Barry.

Le ministre sera exécuté en 1969 suite au « soi-disant complot » Kaman-Fodéba. L’armée, autant que les autres couches socioprofessionnelles guinéennes, connaîtra ses purges. Sékou Touré s’en méfiait, après les putschs contre Kwame Nkrumah au Ghana en 1966 et Modibo Keïta (1968) au Mali.

Ainsi, « laissée pour compte pendant toute la dictature, l’armée était l’une des plus désorganisées de l’Afrique de l’Ouest, avec des structures disloquées, un effectif pléthorique doté d’une formation au rabais. » Même qu’elle était infiltrée et politisée par des Comités d’unités militaires (CUM), qui représentaient le PDG-RDA dans les casernes. « Tout soldat doit être un militant, tout militant un vaillant défenseur de la patrie », disait Sékou Touré. Pour lui, « le soldat de la Révolution est un militaire politique, même en dehors du service, qui œuvre [pour sa] consolidation. Sentant le risque d’un débordement de l’armée, le régime ne fait pas que politiser les casernes, il développe aussi la milice populaire, véritable bouclier de protection du pouvoir. Elle est non seulement un contrepoids à l’armée, mais aussi un outil de surveillance des militaires », écrit l’auteur.

Traitements inéquitables

À la prise du pouvoir par le Comité militaire de redressement national (CMRN) en avril 1984, Lansana Conté abolit le parti unique, promet les sous-officiers, rétablit des grades, arrête des dignitaires de l’ancien régime, remplace les administrateurs territoriaux par des officiers de l’armée et de la police. « L’armée malmenée sous Sékou Touré devient l’un des piliers centraux du régime Conté. Alors que les principales infrastructures du pays sont en pleine déliquescence, les forces de défense et de sécurité bénéficient d’efforts soutenus. Mais c’est une fraction de l’armée qui était privilégiée. En 2001, l’effectif de l’armée régulière était estimé à 10 000 hommes, avec 8 500 soldats pour l’armée de terre, 800 pour celle de l’air et 600, la marine », dénombre Mamadou Aliou Barry dénonce. « L’armée, au lieu d’être un instrument de sécurisation du pays et des citoyens est devenue au fil des ans un véritable facteur d’insécurité. Des pans entiers sont laissés à l’abandon au profit des unités de la sécurité présidentielle, les bérets rouges (composés en majorité de Soussous) dont l’équipement et les conditions de rémunérations sont nettement meilleures. Les autres unités, abandonnées, se livrent à des opérations de rackets de la population. »

Les recrues de Kaléah

Le capitaine Moussa Dadis Camara n’améliorera pas la situation : « Il a accéléré la déliquescence de l’armée en mettant dans le Bataillon autonome de la sécurité présidentielle (BASP) des hommes qui lui sont fidèles. Parmi eux, des anciens rebelles libériens et sierra-léonais ». Il « recrute 600 jeunes originaires de la Guinée forestière dans l’armée » regroupés à Kaléah (Forécariah) et « entraînés par des instructeurs étrangers, notamment israéliens. Leur formation et leurs soldes sont financées par le ministre de l’Environnement, Papa Koly Kourouma, de la famille du chef de la junte. »

Le massacre du 28-Septembre 2009 a couronné le tout : 150 morts, une centaine de femmes violées, plusieurs blessés et des pillages. A sa prise du pouvoir, selon l’auteur, Dadis avait arrêté et détenu au camp Alpha Yaya Diallo plusieurs militaires du régime Conté : Soriba Yansané (ex-chancelier des forces armées), Armand Fabre (ex-responsable de l’armement), David Sylla (ex-commandant-adjoint de la BASP)…

L’échec d’Alpha Condé

« Jusqu’à 2011, il est difficile de parler d’armée nationale en Guinée. C’est plutôt une entité désorganisée dont chaque président a fait un instrument pour assurer sa survie politique. Malgré les réformes engagées par Alpha Condé avec le système des Nations unies de 2010 à 2015, les forces armées ont continué à s’illustrer dans la répression des civils », écrit l’expert. La plupart des réformes se limitent à la restructuration de l’armée et des forces de sécurité, sans redéfinir leurs missions. Résultat ? « Les manifestations de l’opposition sont systématiquement réprimées de manière violente par les forces de défense et de sécurité », dépeint Mamadou Aliou Barry. Il estime que le retour des militaires au pouvoir, après onze ans de régime civil, « est l’illustration de l’échec du système de démocratie électorale. Le détournement de la mission de l’armée a fait de cet outil de défense une source d’insécurité et de violence politique. Les auteurs des coups d’État évoquent des problèmes de gouvernance, mais les motivations personnelles prévalent. »

En 2016, après l’attentat de Grand-Bassam (Côte d’Ivoire), Alpha Condé crée le Groupement des forces spéciales (GFS), en confie le commandement à Mamadi Doumbouya en 2018. Devenu président après avoir renversé Alpha Condé en septembre 2021, ce dernier a remanié l’armée. Plusieurs officiers « ont été promus à des postes stratégiques, illustrant une nouvelle étape dans la réforme des institutions militaires. Le GFS est suréquipé, avec une dotation budgétaire bien plus conséquente que celles des unités classiques de l’armée. Rien ne transparait sur leur effectif réel, leur budget, leur équipement. Le Conseil national de la transition n’a jamais exercé un contrôle démocratique », écrit Aliou Barry.

Réformes nécessaires

Le spécialiste des questions de défense et de sécurité plaide pour une relocalisation des casernes hors de Conakry et une véritable stratégie de défense nationale. Il exhorte les autorités à œuvrer pour le professionnalisme et la neutralité politique des militaires, mais aussi à évaluer les effectifs pour en extraire les recrues sans formation adéquate, mais aussi à revenir sur les promotions « collectives et fantaisistes » de l’ère Dadis et Condé. Il préconise la formation des forces de défense et de sécurité aux droits humains et au respect des libertés individuelles ; la mise en place d’une police des droits de l’homme. « L’organisation de la défense, l’instruction civique, la sécurité du pays doivent être enseignées au secondaire », conseille-t-il. 

Yaya Doumbouya