Le 26 novembre, un groupe de bidasses a annoncé avoir destitué le Prési de la Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embalo. Le putsch, perpétré la veille de la publication des résultats de la Présidentielle largement favorables à l’opposition, interroge.
Finalement, Umaro Sissoco Embalo n’a pas pu briser le plafond de verre : briguer un second mandat présidentiel. Investi le 27 février 2020, il n’aura tenu que 5 ans comme tous ses prédécesseurs au pouvoir dans ce petit pays côtier de l’Afrique de l’Ouest. Cet ancien militaire a été déposé par des bidasses se réclamant du Haut commandement pour la restauration de la sécurité nationale et de l’ordre public.
Dans un communiqué lu par le brigadier général Dénis N’Canha, chef du bureau militaire de la Présidence, les nouveaux maîtres de Bissau disent avoir pris le « contrôle total » du pays. La main sur le palpitant, ils jurent avoir flairé un topo visant à déstabiliser les institutions du bled, impliquant leaders politiques et dealers de drogue. Ils ont donc pris les devants en s’emparant du pouvoir pour sauver… le pouvoir. C’était la course au trône.
Tout a commencé mercredi, en début d’après-midi. Les Bissau-guinéens vaquent tranquillement à leurs occupations ; Embalo aussi, dans son bureau au Palais présidentiel. Ce dernier annonce, chez nos con(.)frères de Jeune Afrique, avoir été arrêté par des mutins. En même temps que son Chef d’état-major général des armées, le général Biague Na Ntan, l’adjoint de ce dernier, Mamadou Touré, ainsi que le ministre de l’Intérieur Botché Kandé.
Les quatre sont conduits dans les locaux de l’état-major. Pendant ce temps, des coups de feu retentissent aux abords de la Présidence et de la Commission électorale, des bidasses prennent possession de l’artère menant à ces lieux. Une heure de coups de feu et le Haut commandement pour la restauration de la sécurité nationale et de l’ordre public se proclame nouveau maître du bled. Embalo confirme à France24 qui n’en croyait pas à ses oreilles : « J’ai bien été renversé. » La messe est dite.
Coup d’État ou transfert du pouvoir ?
Les putschistes ne perdent pas du temps : ils instaurent un couvre-feu, ferment les frontières et surtout suspendent le processus électoral dont le dépouillement touchait pratiquement à sa faim. Jusque-là, tout se passe bien. Mais outre le Chef de l’Etat et ses trois proches, les putschistes mettent le grappin sur le leader du puissant parti PAIGC, Domingos Simoes Pereira, des robins qui s’affairaient à finaliser le décompte des résul-tares et près d’une dizaine d’autres personnalités de l’opposition. Fernando Dias de Costa, passé d’outsider à favori de la présidentielle, parvient à prendre ses jambes à son cou. Il rassure être en lieu sûr et réclame le fauteuil présidentiel qu’il est convaincu d’avoir conquis dans les urnes.
Sauf que dès le lendemain, les armes installent le général Horta N’Tam, jusqu’ici chef d’état-major de l’armée de terre. Le désormais homme fort de Bissau prête serment au siège de l’état-major, annonce une transition d’un an. Lors d’une cérémonie sobre, sans hymne national, ultra sécurisée, devant les officiers de l’armée. Mais l’appétit vient en mangeant, la Guinée et l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina et Niger) en sont l’illustration.
Plus d’un observateur peine à croire que Embalo, qui semblait invincible, ou « maitriser » l’armée ait vraiment pu tomber en un battement de paupières. « Un coup d’État en Guinée-Bissau sans aucun mort, ni aucun blessé, même une mouche ? Cela me paraît impossible. Ce coup d’État pose question », réagit un expatrié guinéen. Il s’étonne que les putschistes s’acharnent plus sur l’opposition et ses partisans que sur Embalo et ses proches.
Une autre source remarque que les nouveaux maîtres sont pratiquement tous issus du cercle proche du désormais ex-chef de l’État : le brigadier gêné-râle Dénis N’Canha, le nouvel homme fort, Horta N’tam, le nouveau chef de l’armée et le nouveau Premier ministre, qui étaient jusque-là chef d’état-major particulier et ministre des Pitances de Embalo. Ils ont pris du galon en son temps. Sans oublier que le Prési destitué a lui-même annoncé son renversement aux médias. Il n’a pas été délesté de son téléphone, ce qui lui a permis de passer des coups de fil à ses amis Chefs d’État et journaleux, puis de se faire exfiltrer vers Dakar.
Tout sauf le PAIGC ?
La présidentielle s’est tenue en Guinée-Bissau le 23 novembre. Umaro SissocoEmbalo, Prési sortant partait favori, son principal adversaire, Domingos Simoes Pereira du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert étant écarté. Mais ce dernier a appelé à voter pour le candidat indépendant, Fernando Dias de Costa.
Les résul-tares du scrutin devraient être proclamés le 27 novembre. Les deux camps revendiquent la victoire au premier round. La veille de la proclamation, ce n’était pas la sérénité chez le sortant. Son challenger était en ballottage favorable selon les résultats partiels. Embalo et ses soutiens s’agrippaient sur deux régions qui restaient à dépouiller. Le matin du putsch, la défaite devenait évidente. « Même un second tour paraissait improbable », explique un autre Guinéen de Bissau, pourtant proche de la coalition présidentielle. De quoi précipiter les choses : « Le général peut renoncer à faire le forcing, mais tout en emportant avec lui toute la classe politique actuelle. »
Le PAIGC dénonce d’ailleurs une machination pour dissimuler la vérité des urnes : « C’est un faux coup d’État pour empêcher l’opposition de jouir de sa victoire. » Umaro SissocoEmbalo avait dit qu’il était prêt à renoncer à sa candidature à condition que des poids lourds comme Braima Camara, Domingos Simões Pereira se retirent de la politique. Entre-temps, il s’est réconcilié avec le premier. Le second a été écarté par des subterfuges. Le Premier ministre sénégalaid, Ousmane Sonko, n’a pas hésité de mettre le pied dans le plat : « Ce qui s’est passé en Guinée-Bissau, nous savons tous que c’est une combine. Et ce n’est pas normal. Le processus électoral doit être mené à bout, la commission dira le vainqueur, les arrêtés doivent être libérés. »
Tensions PAIGC-armée
A Bissau, les choses commencent à se normaliser. Umaro SissocoEmbalo est arrivé à Dakar pour entamer son exil doré, avant finalement de rejoindre Brazzaville, dans la nuit du vendredi 28 au samedi 29 novembre, dans un avion présidentiel affrété par le Prési congolais, Denis Sassou-Nguesso. Ce dernier était déjà à la manœuvre pour exfiltrer Embalo de Bissau, après le coup d’éclat.
Les frontières sont rouvertes, le couvre-feu levé et l’internet, perturbé depuis le coup de force, commence à s’améliorer, les radios restent cependant fermées. Les nouvelles autorités ont aussi ordonné la reprise des activités administratives, la réouverture des classes. L’après Embalo commence. Les condamnations internationales n’ont rien pu faire, jusque-là.
En Guinée-Bissau, le PAIGC est la principale formation politique. Il compte de nombreux militants parmi les Balantes, ethnie majoritaire du pays. L’armée est également dominée par des membres de la communauté. Mais ces quinze dernières années, la cohabitation armée-PAIGC est plus que difficile.
En 2012, la grande muette avait interrompu le processus électoral, alors que Carlos Gomez Junior du PAIGC était sur le point de remporter le scrutin. Domingos Simoes Pereira a pris les rênes du parti en 2014, décidé de ramener l’armée dans les casernes. Depuis, c’est le froid glacial entre les deux camps adverses. « Le PAIGC ne digère pas que des officiers balantes cheminent avec Embalo, qui est issu d’une ethnie minoritaire, au détriment du parti », explique une source. Une nouvelle fois, le PAIGC échoue aux portes du Palais.
Yacine Diallo


