C’est l’élection africaine dans toute sa caricature. C’est le mensonge à outrance, c’est le grenouillage à tous les étages. Tout y est : les discours démagogiques, le pillage des caisses de l’Etat, la répression féroce, la mise au pas de l’administration, le musèlement des médias, l’achat des consciences, le bourrage des urnes, la manipulation des chiffres etc. Cette élection est une moquerie, un crachat sur le visage du peuple de Guinée. Sa date n’a pas été choisie au hasard, c’est une manière à peine voilée de nous souhaiter la mauvaise année. 86,72%, dès le premier tour ! Un score symptomatique de nos sempiternelles dictatures nègres, si ridicules, mon dieu, mais si sanguinaires aussi, hélas ! 82,92% de participation, rien que pour les beaux yeux de notre colossal légionnaire ! Vous entendez, 82,92% alors que la moyenne de la participation électorale en Afrique ne dépasse jamais 47% ! Personne n’oserait y croire ! Selon les confidences d’un journaliste étranger, fin connaisseur de la vie politique africaine, ce chiffre n’atteindrait même pas 20% s’il se fiait au public clairsemé qu’il a constaté dans les bureaux de vote. Ce 28 décembre, l’atmosphère dans les quartiers de Conakry ne faisait pas penser à un jour de vote mais à un jour de deuil. Dans les rues et les marchés, une seule parole sortait des bouches : « ndé minima gui fê ma ? ». Traduit du soussou, cela donne : « Qui va sortir pour ça ? », c’est-à-dire pour cette connerie-là ? Décidément, les Guinéens avaient mieux à faire que de participer à une élection gagnée d’avance. Ils avaient mieux à faire que de légitimer un pouvoir qui ne tient que par la force des mitraillettes.
Mais nous sommes en Afrique : les chiffres sortis des urnes importent peu, ils n’obéissent pas à la dure loi des mathématiques mais aux insondables caprices du chef. Mamadi Doumbouya a sept ans de pouvoir devant lui, c’est cela, l’essentiel. Il a troqué à sa façon son treillis de putschiste contre un honorable costume ou plutôt un honorable boubou de chef d’Etat. Après le putsch par les armes, voici le putsch par les urnes ! Seulement, ils sont déjà flétris, ses lauriers : sept ans de triomphe pour une guerre qui n’en fut pas une ! Tout le monde le sait, ce Général n’a pas osé affronter l’électorat guinéen, il s’est battu contre des moulins. Je ne sais pas si ses porteurs de bouilloire dont les basses manœuvres ont fait de lui un grand démocrate en baudruche, ont lu Corneille. Ils lui auraient cité la fameuse réplique que dans Le Cid, le Comte adresse à Rodrigue : « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». Car, il le sait bien, il n’a pris aucun risque, il a vaincu sans péril. Ses adversaires, il les a lui-même triés sur le volet. « De simples porte-bagages », a d’ailleurs dit d’eux, son ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté qui sait mieux que quiconque interpréter les pensées secrètes de son maître.
Mais il n’y a pas que ça : sa candidature en elle-même pose problème. Elle est illégale. Cet homme n’a pas le droit de se présenter, cela aucun subterfuge ne pourra l’effacer. La charte de la Transition sur laquelle il a juré devant la Cour suprême et maintes fois dans ses interventions publiques, le lui interdit. Que malgré tout cela, ses partisans se répandent en ville, brandir des effigies le représentant en César, ne nous ne fait ni chaud ni froid. Ce sont les mêmes qui ont mythifié Sékou Touré, puis Lansana Conté, puis Dadis Camara, puis Sékouba Konaté, puis Alpha Condé. Ces gens ne cherchent pas un dirigeant, ils ne cherchent pas une idéologie, ils ne cherchent pas un projet politique, ils ne cherchent rien pour leur pays. Ils cherchent à manger. Ils ne changent pas d’opinion, puisque d’opinion, ils n’en ont pas. Ils changent d’assiette.
Tierno Monénembo


