Alors que Mamadi Doumbouya est investi Président de la République, la campagne dans la région administrative de Labé continue de faire couler encre et salive. Les soutiens du Chef de l’État se déchirent toujours autour des fonds alloués à cette contrée du Fouta-Djalon.
Pour la présidentielle du 28 décembre dernier, Mamadi Doumbouya a roulé sur ses adversaires. Un peu plus de 86% pour le tombeur d’Alpha Condé, très loin de son poursuivant direct, Abdoulaye Yéro Baldé qui s’est contenté de 6% des voix. Mais pendant que le bruit autour de l’absence d’un discours de nouvel an de la part de Mamadi Doumbouya s’estompe peu-à-peu, des polémiques enflent sur un autre terrain : la gestion des fonds de campagne. Notamment à Labé, où des responsables du directoire préfectoral de campagne sont soupçonnés d’avoir fait main basse sur l’argent destiné à financer la campagne du Chef de l’État. Plus les jours passent, plus la polémique enfle. Dans le viseur, le directeur préfectoral de campagne de la Génération pour la modernité et le développement (GMD), Mamadou Aliou Sampiring Diallo et ses proches collaborateurs. Ils sont accusés de n’avoir pas pu justifier l’utilisation de la manne financière allouée à leur circonscription électorale.
L’affaire remonte à l’avant présidentielle, pendant la campagne électorale. A l’heure du choix du directeur régional de Labé, les autorités ont eu tous les problèmes du monde à avoir un homme consensuel. Cellou Baldé, transfuge de l’UFDG, ministre de la Jeunesse, arrache le poste au forceps. Lui qui est soutenu par des pontes du régime comme Mory Condé. Pour la préfecture de Labé, il fait confiance à son homme de main, Aliou Sampiring Diallo, contre l’avis de plusieurs acteurs politiques ou sociaux locaux. Ces derniers acceptent d’avaler la pilule amère, mais ruminent leur colère.
Gestion opaque ?
Mamadou Aliou Sampiring Diallo, fort du soutien du ministre Cellou Baldé, prend ses marques. Il fait chemin avec un certain Fodé Soumano, beau-frère de Mory Condé et Cheick Oumar Baldé, directeur préfectoral de la jeunesse. Ils confient le pool finances à Al Habib Baldé, ancien du FNDC (Front national pour la défense de la Constitution). Les nerfs se tendent dès le début de la campagne. Avant que l’argent de la GMD ne tombe, «chaque directoire devait se débrouiller pour financer ses activités», selon une source. Celui de Labé aurait sollicité les bons offices d’un opérateur économique proche du pouvoir : montant obtenu, 50 millions de francs guinéens. Beaucoup au sein du directoire disent n’avoir plus vu la couleur de ce fonds: « L’argent n’a pas été utilisé pour la campagne et il n’y a jamais eu de compte-rendu », assure une source.

La première semaine de la campagne, le directoire préfectoral demande à Al Habib de trouver les financements de ses activités, en attendant que les fonds de la GMD ne soient disponibles. Al Habib contracte une dette de 100 millions de francs guinéens. La GMD de Mamadi Doumbouya alloue ensuite à Labé, pour la campagne, 1 milliard 200 millions de francs guinéens, selon les accusateurs du directoire de campagne, 1 milliard selon Mamadou Aliou Sampiring Diallo. S’y ajoutent, 706 millions de francs guinéens destinés aux commissions administratives de centralisation des votes (CACV), aux délégués… Mais la campagne bat de l’aile, faute d’argent : «La BCRG a envoyé l’argent de tous les directoires préfectoraux dans des caisses. A Labé, dès que l’argent est arrivé, le 19 décembre, Sampiring a pris une des caisses qu’il a envoyée chez lui, contre l’avis de tous. Plus personne n’a revu l’argent. Il continuait à dire qu’il n’a pas d’argent pour financer les activités.»
Une réunion de crise est convoquée. Elle est présidée par Cellou Baldé en personne, qui révèle que l’argent de Labé est déjà disponible, mais s’étonne qu’il n’y ait pas d’engouement à Labé, malgré le milliard de francs guinéens déjà décaissé. Al Habib, sursaute, dit publiquement n’avoir géré que les 100 millions de francs guinéens qu’il avait contractés comme dette. Il réclame cet argent, pour le rendre à son créancier. Il lui aurait fallu taper du poing sur la table pour qu’on le lui restitue: « Depuis ce jour, Al Habib est écarté, une trésorerie parallèle est créée. Sampiring fait cavalier seul avec Fodé Soumano et Cheick Oumar Baldé », explique un membre du directoire. Devant Cellou Baldé, une clé de répartition aurait été établie. L’argent devait être partagé entre la notabilité, la jeunesse, les mouvements de soutien, les sous-préfectures et autres organisations sociales ou politiques : « La clé de répartition n’a pas été respectée. Certaines couches n’ont même pas reçu leur argent », ajoute-il.
C’est le brouhaha. Partout. Le directoire préfectoral jure que tout l’argent a été utilisé, les bénéficiaires jurent n’avoir rien reçu. Les cris continuent : « Pour camoufler les choses, le directoire a entrepris de verser de l’argent à ceux qui dénoncent. Ces derniers ont confirmé dans les plateformes WhatsApp avoir reçu de l’argent », selon notre source qui a requis l’anonymat.
Grabuge dans les sous-préfectures
Dans la clé de répartition établie, il était mentionné que les 13 sous-préfectures de Labé devaient avoir leur part. Chacune avait droit à 10 millions de francs guinéens, mais n’en aurait reçu que 8 millions. Là aussi, l’affaire a éclaté, tout le monde réclame ses 2 millions.
La GMD a également distribué des motos pour la campagne électorale. Labé en a eu 106. Mais les engins ont été mal répartis : « Il est dit que les membres du directoire qui ont déjà leurs véhicules, n’avaient pas droit aux motos, mais Sampiring a pris une moto, d’autres membres en ont aussi pris, avant de partager le reste à leurs proches », explique un membre d’une commission au sein du directoire. La situation aurait fortement déplu à Cellou Baldé, qui s’est rendu à Labé dans l’intention de rectifier le tir. En vain.
Tous ces problèmes auraient contribué à impacter négativement sur la mobilisation des soutiens du pouvoir, notamment au stade El Hadj Saïfoulaye Diallo de Labé, à la veille du scrutin où il n’y a pas eu foule. Sans compter que des accusations de chantage ont fusé de partout. Certains services déconcentrés affirment avoir été poussés à soutenir financièrement le directoire de campagne. Fodé Soumano est pointé du doigt, selon un cadre de la Direction préfectorale des mines : « Il appelle le chef service, lui dit qu’il n’a pas encore vu son nom sur la liste des soutiens, qu’il va remonter l’information à Conakry. Tout le monde était sous pression, comme si le directoire n’avait pas de budget. » Joint au téléphone, Fodé Soumano n’a pas voulu réagir.
Mamadou Aliou Sampiring Diallo, lui, ne s’est pas défaussé. Il explique que les rapports d’activités sont réservés au Directoire national de campagne. Mamadou Aliou accuse des adversaires qui voudraient l’anéantir avant les prochaines échéances électorales. Il promet de justifier chaque franc utilisé dans la campagne, preuves à l’appui, après l’investiture du nouveau Président de la République.
En attendant, la tension est à son comble à Labé. Cellou Baldé aurait vécu la situation comme une trahison, jurerait que c’en est définitivement terminé entre Sampiring et lui. Mais un observateur de la scène politique locale voit dans le bras de fer une « guerre de clans, chacun veut abattre l’autre. »
Yacine Diallo


