Le 7 février, votre félin a souffert la 34e bougie de son existence. L’occasion pour un des ses célèbres scribouillards de rendre un vibrant gommage aux collègues ayant passé la plume à gauche, après avoir longtemps informé et égaillé les férus du Lynx. Malgré tout, bon anniv !
Magnifier le parcours jugé élogieux du Lynx, brandir ses trophées, c’est rendre à César ce qui est à César. Ainsi, rendons hommage à des rubriques qui ont contribué au succès du canard mais qui se sont malheureusement éteintes pendant le parcours truffé d’embuches. Histoire de montrer que ce ne sont pas les célèbres journaleux qui se sont triturés les méninges, semaine après semaine, pour donner du contenu au journal qui sont les seuls héros. Ils doivent leurs succès à des rubriques qui leur ont donné du renom et une certaine notoriété.
Même si on serait tentés de nous retorquer que ce sont les grandes plumes qui font les célèbres rubriques, et non l’inverse. Ce ne serait pas faux.
Mais, tenons compte du fait que nous sommes en presse écrite. Les lecteurs adoubent d’abord la plume, donc l’article, avant de chercher à voir l’auteur. Et on entend souvent dire : « J’aime cette rubrique ! J’aime cet article. Je veux voir le signataire ». Nombre de mordus de ces rubriques chéries ont cherché à démasquer les journaleux qui se cachent derrière les sobriquets, pour les féliciter. Nous avons tous eu notre part de félicitations, de fleurs dithyrambiques, parfois exagérées, pour une rubrique ou un article paru dans un numéro.
J’ai fait cette digression pour montrer qu’il est temps que nous magnifions aussi les rubriques qui ont fait les beaux jours du Canard du lundi.
« Meurs » …de rire
A tout seigneur, tout honneur ! Commençons par « Mœurs » de feu Prosper Doré, alias le Pape du Hard. La particularité de cette rubrique, c’est que nul ne sait où l’auteur tirait ses histoires « Hardantes », à « faire bander les plus irréductibles des insensibles aux histoires de fesses », comme il le disait. A la rédaction, certains l’avaient soupçonné de les dénicher dans le célèbre journal intime d’alors appelé « Union » qui publiait toutes sortes de témoignages sur les mœurs.
Le Pape du Hard entretenait volontairement le flou. Quand on l’interpellait, il décroche un sourire figé et pleinement expressif, hoche la tête et poursuit son chemin à la quête de cacahuètes grillées dont il raffolait. Le succès de cette rubrique était non pas les histoires qu’elle racontait, mais la façon dont l’auteur tenait les lecteurs en haleine. Un célèbre politicien de l’époque nous avait soufflé, en pouffant de rire : « C’est la meilleure rubrique du Lynx. Mais, personne ne la lit en public, parce que… » Il interrompt sa phrase par ses éclats de rires.
Certains dépeignait carrément une rubrique aphrodisiaque pour les lecteurs accros, tabou à part. Vrai ou faux ? Difficile de le dire. Nombreux, cependant, ne toléraient pas une republication d’une histoire. Ils voulaient, chaque semaine, une nouvelle recette.
« Poussière de cabane »
Le Top 2 de la saga, c’est certainement la fugace et palpitante « Poussière de Cabane ». Surtout quand feu Sambry Sacko de Bokoro pleurait sans cesse la casse de la bâtisse de son existence. Construite, brique après brique, durant toute une vie de labeur, gémissait-il.
Il était quasi impossible de lire la rubrique « Poussière de cabane » sans écraser une larme. Sambry Sacko s’interrogeait souvent, dans une maîtrise inégalable de la langue française, pourquoi a-t-il vécu un tel supplice. Celui d’inhaler la poussière ocre et compacte des restes de sa bicoque ensevelie sous des « hans » indescriptibles des bulldozers casseurs qui ont démoli en 1998 la cité merveilleuse qu’était jadis Kaporo-rails. Du haut de ses quatre-vingts ans, il arpentait l’immeuble Baldé Zaïre, à Kaloum, pour déposer sa rubrique.
Du Préfet au Président
Que dire de « La lettre du Préfet au Président » animée à l’époque par Moussa Cissé, sympathique Lynxournaliste, ancien dirlo du Bureau de stress de la Présidence sous le règne d’Alpha Grimpeur ? Une de ses lettres au Président qui m’a le plus marqué fut celle écrite à son retour d’un safari à Cologne, en Allemagne. Il expliquait au Président que l’eau de Cologne se vend cher au pays de Fory Coco. Alors que ce parfum coule dans tous les fleuves et lacs d’Allemagne. Et que pour preuve, il en a envoyé des litres et des litres pour se laver avec tous les matins. La rubrique collait parfaitement à la peau de Moussa Cissé, alias le Préfet du Lynx. Un homme à l’allure filiforme, à l’esprit vif, intelligent et ouvert aux contributions des autres, lorsqu’il écrit sa rubrique.
« Les Potins de Mon pays »
« Les Potins de Mon pays », signés par un des ténors de la rédaction à l’époque, feu Sékou Amadou Condé, ont ébloui plus d’un. En un tournemain, l’auteur ramassait toute l’actualité chaude du « Nambaradougou » (ainsi surnommait-il le pays de Fory Coco), pour la brosser avec une plume riche en calembour, d’emprunts aux langues soussou et malinké. Dans un style décapant, irrésistible.
« Les Péssè et les ragots du Lynx »
Les « Pèssè du Lynx », des petits articles qui campaient les vérités crues. Celles qu’on se dit en face. Sans gants, ni masques. « Un face à fâche », se marrait-on à l’époque. Et puis, « Les ragots du Lynx » qui étaient un condensé de tous ce que les lynxournalistes voyaient lors des reportages, dans la rue ou les quartiers tout simplement. C’était de petits encadrés pimentés que les lecteurs aimaient lire d’un trait et avoir une vue large des faits marquants de la semaine écoulée.
« Éphéméride »
Que dire de la rubrique « Ephéméride » animée par Aïcha Marguerite ? Le plus Top des Top qui captait les lapsus des « En-haut-des-en-haut » lors des laïus officiels de la Fory-gouvernance ; des intervenants dans les radios et dans la presse écrite. Il tournait si bien en dérision ce français mal parlé que les auteurs, eux-mêmes, se retrouvaient en train de sourire lorsqu’ils lisaient la rubrique. Et tous les lundis, les cadres (en bois) de l’administration bondissaient sur cette rubrique avant tout pour voir s’ils n’ont pas été « épinglés » par l’auteure.
Les « Mots fléchés » du KAA
La rubrique des « Mots fléchés » du KAA, un exercice cérébral pour les têtes bien faites passaient bien dans le menu préféré des lecteurs. Le défunt auteur, Assan Abraham Keita dit le KAA, paix à son âme, prenait tout son temps, pour décrocher des mots fléchés, difficiles à décortiquer. Il fallait être un « AS » pour s’en tirer.
Toutes ces palpitantes rubriques ont rendu l’âme, sevrant des milliers de lecteurs qui avaient du plaisir à les « déguster », sans modération chaque lundi.
Il reste des rubriques têtues qui résistent au temps. Mais, à quel prix ? Elles ont été contraintes d’exister sous un régime de polyandrie. Passant d’un mari à un autre. D’un auteur à un autre. D’une signature à une autre. A la guerre, comme à la guerre. C’est le cas de « Juste un mot », « Chronique Assassine », « Sous le cocotier », « La lettre ouverte », « Enfance ». (Excusez du peu !) L’essentiel, c’est de survivre. Oui, survivre dans un pays où rien n’est acquis.
Par Abou Bakr


