Désintérêt des Guinéens, candidats figurants, participation de cadres (en bois) de l’administration au mépris de leur devoir de réserve, l’absence de débats contradictoires…rien n’est occulté dans cette suite de la longue réflexion de Mamadou Kossa Camara, spécialiste en com, sur la campagne pour la présidentielle du 28 décembre dernier. Bon appétit !
Même si le portrait de Mamadi Doumbouya trônait à chaque coin de rue, malgré toute la puissance publique et les moyens colossaux mobilisés pour battre campagne, cela semble indiquer que la montagne a accouché d’une souris. Les Guinéens, du moins une part importante de la population, ont manifesté leur désintérêt envers la campagne, préférant la Coupe d’Afrique des Nations à ce qui est perçu comme de la légitimation où les huit autres candidats semblent faire de la figuration. D’ailleurs, lors d’un meeting de la GMD à Siguiri, le ministre des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, a qualifié ces derniers de porteurs de bagages ; de simples accompagnateurs. Un secret de Polichinelle, tant de nombreux observateurs partagent cette analyse.
S’il est impossible de parler d’échec en matière de mobilisation pour la GMD, la campagne a surtout été la manifestation d’un rejet d’une partie importante de l’électorat, convaincue que l’élection était jouée d’avance. Comme l’exprime Mohammed dans un entretien au journal Le Point du 27 décembre 2025 : « Que tu votes ou non, le général sera de toute façon élu ».
D’un point de vue strictement communicationnel, le site internet du mouvement, gmd-be.gn, est bien conçu. Il est lisible et ne s’encombre pas d’une masse d’informations que peu de personnes prendraient le temps de lire. Sur la page d’accueil, le projet de société est proposé en téléchargement et sa mise en page est soignée. Une rubrique vision revient sur trois piliers : économique, social et politique. Dans la rubrique bilan, les réalisations dans les domaines de l’éducation, de la formation, de la santé, de l’économie et de la gouvernance sont mises en avant. L’intégration d’un Chatbot constitue également une bonne initiative et les réponses fournies sont globalement pertinentes, bien qu’exclusivement centrées sur le bilan du candidat.
Sur les réseaux sociaux, la GMD bénéficie d’une plus grande portée sur Facebook, TikTok et LinkedIn que sur X, Instagram et YouTube. Les messages ne sont pas suffisamment relayés et l’on observe davantage de photos et de vidéos de la campagne que de contenus mettant réellement en avant le projet de société pourtant valable. La GMD n’a donc pas été efficace dans la communication sur son projet.
Lors d’un déplacement à Kassa, le directeur du pôle communication de la GMD et ministre de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat, Moussa Moïse Sylla, est accueilli par une foule entonnant des chants autrefois dédiés à Alpha Condé. En soussou, ces femmes entonnent : mets-le-moi sur mon dos, mets Doumbouya sur mon dos et je vais le porter jusqu’à Sekoutouréyah (ancien palais présidentiel). Dans ces chants, le nom d’Alpha Condé est simplement remplacé par celui de Mamadi. Cela en dit long sur les imaginaires politiques encore à l’œuvre. La figure d’Alpha Condé demeure présente dans l’opinion publique. Diffuser une telle séquence constitue donc une erreur de communication, car l’ancien président a été renversé depuis le 5 septembre 2021 et, en règle générale, une campagne évite ce type de référence, sauf à entériner la persistance de cette figure dans la conscience collective.
Devoir de réserve
Inutile d’énumérer l’ensemble des failles en matière de communication, tant cela nécessiterait de longues pages. Il convient toutefois de souligner la présence massive d’agents publics dans la campagne de la GMD, alors qu’ils sont tenus à un devoir de réserve et ne devraient détourner les moyens de l’État à des fins électoralistes. Au vu des images, il faut noter l’usage de moyens privés, en matière de déplacement. Aucun véhicule administratif n’a été aperçu durant la campagne.
Toutefois, sur le plan strictement technique, les vidéos diffusées par la GMD portent clairement la marque d’un montage issu des services de la présidence, tant le style est identique. Les photographies présentes sur le site internet avaient d’ailleurs été initialement publiées sur les réseaux sociaux de la Présidence. La frontière entre communication institutionnelle et communication politique demeure floue et insuffisamment respectée. Or, pour l’intérêt général et le bien public, cette distinction devrait être strictement encadrée par une disposition réglementaire.
Le clip de présentation du candidat Mamadi Doumbouya est bien réalisé, mais il se limite à des éléments déjà connus des Guinéens. Il aurait été plus pertinent d’aborder sa biographie sous un angle plus nouveau, en mettant en lumière des aspects méconnus de son parcours : le militaire de carrière, le père de famille, l’aventurier ou encore le patriote… sans verser dans un populisme de surface. La voix off de Mohamed Banks Bangoura est parfaitement adaptée. Les chansons de campagne sont également de bonne facture. Celle d’Azaya se distingue nettement par son ton, son rythme, la qualité de ses paroles et l’émotion qu’elle suscite. Elle est suivie par la chanson de Fodé Baro intitulée Fama kè.
Tout au long de la campagne, notamment à l’intérieur du pays, de nombreux délégués ont été aperçus menant leur propre campagne, mobilisant des foules à leur profit, circulant dans de belles voitures, provoquant des défilés motorisés à leur bénéfice et allant jusqu’à faire imprimer des affiches à leur effigie. Les soutiens de Mamadi Doumbouya se livraient à une véritable guerre par blogueurs interposés, chacun cherchant à démontrer sa capacité à mobiliser plus que les autres. Les partisans du candidat Mamadi Doumbouya étaient ainsi divisés en clans et versaient constamment dans l’esbroufe.
Il y avait, d’un côté, la GMD et, de l’autre, l’ADP (Alliance Doumbouya Président), dont Aboubacar Sylla, éternel transfuge politique, assurait le rôle de porte-parole. L’ADP, malgré la trentaine de partis politiques et les deux-cent-cinquante mouvements de soutien qu’elle revendiquait, s’est révélée incapable de mobiliser réellement. Fait notable, le polémiste Makanéra Kaké a été complètement invisibilisé et rendu politiquement inexistant durant la campagne.
Les conflits de pouvoir autour du candidat Mamadi Doumbouya révélaient également une chaîne de décision défaillante et des ambitions personnelles très prononcées, notamment en vue d’une place dans le premier gouvernement de la Ve République.
Cet article aurait également pu aborder l’irruption dans la campagne de la famille présidentielle, les instructions données par le ministre des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, à l’ambassade de Guinée en France, visant à la mise en place d’un directoire de campagne GMD Europe-France. Instructions qui ont donné lieu à une publication officielle le 29 novembre 2025 sur la page Facebook de l’ambassade et supprimée depuis.
Par ailleurs, la campagne avait des allures de cérémonie de légitimation, ce que le candidat Abdoulaye Yéro Baldé a d’ailleurs laissé transparaître dans l’ensemble de ses prises de parole. Il est même fait état d’un accord tacite entre le président Mamadi Doumbouya et ce dernier, visant à donner un blanc-seing à la campagne, à crédibiliser celle-ci par sa simple participation. L’avenir le dira.
Yéro et la symbolique de l’UFDG
Deux semaines avant le lancement officiel de la campagne, Abdoulaye Yéro Baldé apparaît dans une vidéo dans laquelle il appelle les Guinéens à le rejoindre. Problème, son message est brouillé par un fond sonore inspirant la tristesse, une gestuelle saccadée, sans charisme. Il parlait quasiment comme un robot. Abdoulaye Yéro Baldé gagnerait à travailler très durement pour donner une image de lui qui prend un sens politique. Un leader politique se doit d’être charismatique au sens de Pierre Bourdieu. Les ressorts du charisme, comme l’explique Bourdieu, c’est de la communication. C’est-à-dire la force du discours, la force de l’image mais aussi et souvent, la posture, la prestance. Ce n’est pas un caractère nécessairement inné. Il se travaille.

Dans cette partie de l’analyse, il sera question de l’univers graphique du FRONDEG, de la campagne menée sur le terrain, du projet de société publié et des interventions dans les médias puis sur les réseaux sociaux. Le volet communication et mobilisation seront passées en revue.
Le logo du parti : on un oranger, la carte de la Guinée en arrière-plan et une inscription circulaire en lettres capitales où on peut lire « Front démocratique de Guinée », avec le sigle FRONDEG centré en bas. L’ensemble est décliné dans une dominante orange. Deux remarques s’imposent.
La première concerne le choix même du nom du parti. Le terme « Front » est historiquement associé à des mouvements citoyens contestataires, apparus dans des contextes de conflits ouverts, de guerres ou de résistance. Il connaît son essor au XXe siècle et relève d’une sémantique d’origine militaire. Le mot renvoie le plus souvent à une coalition, comme le Front national pour la défense de la Constitution en Guinée (2019), le Front populaire en France (1936), le Front de libération nationale en Algérie, le Front patriotique rwandais ou encore le Front national, parti d’extrême droite française devenu le Rassemblement national.
Le FRONDEG semble ainsi être resté ancré dans le XXe siècle et n’avoir fait preuve d’aucune véritable réflexion stratégique. Il s’inscrit également dans la continuité des partis traditionnels aux dénominations parfois kilométriques, à l’image de l’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG). À cet égard, l’influence du parti dirigé par Cellou Dalein Diallo était omniprésente dans la campagne menée par Yéro Baldé. Le FRONDEG veut incarner la rupture, alors même que son nom renvoie clairement au « monde d’avant ».
La deuxième remarque porte sur une possible filiation graphique. Lorsque l’on juxtapose les logos du FRONDEG et de l’UFDG, le constat du copier-coller saute aux yeux. Le logo du FRONDEG apparaît comme une version remaniée de celui de l’UFDG, à une différence près : l’ajout de la carte de la Guinée. Cette dernière constitue la principale innovation du parti, même si, au fond, elle n’apporte rien de significatif en termes de symbolique. Ce logo est même old school.
Le 30 novembre, le FRONDEG a lancé sa campagne sur le terrain de Lambanyi. Contrairement aux annonces relayées sur les réseaux sociaux par les équipes du candidat, à grand renfort de superlatifs, la mobilisation était en réalité modeste. À cette faible affluence s’est ajouté un discours du candidat particulièrement fade. L’intervention prononcée manquait de souffle et d’engagement, abordant des thématiques telles que l’éducation, la santé, la sécurité ou les infrastructures de manière on ne peut plus banale. « Dieu a doté notre pays de tous les atouts : nous avons l’eau, nous avons la terre, nous avons les mines, nous avons tout ce qu’un pays peut avoir sur cette terre. Donc, il n’y a pas de raison que les Guinéens soient pauvres », a déclaré Yéro Baldé lors de son meeting. Un propos sans relief, sans âme, d’une banalité confondante.
Crise du contradictoire
Il convient toutefois de souligner que Yéro Baldé avait appelé, à Lambanyi, à un débat public entre candidats. S’il n’a finalement pas eu lieu, l’initiative mérite d’être saluée. Une telle confrontation aurait dû être organisée par la Radiotélévision guinéenne et les médias privés, lesquels ont pourtant bénéficié d’une subvention de l’État pour la couverture de la campagne. Cette situation illustre une fois de plus l’importance de la pluralité des médias et de la liberté d’expression, largement absentes des débats publics.
Le paysage médiatique guinéen est aujourd’hui orphelin de l’absence de véritables débats contradictoires mettant les candidats face à leurs responsabilités. D’autres médias se contentent de jouer les punching-balls. Dans un contexte où la parole publique est étroitement verrouillée, où des principaux médias sont fermés et leurs licences retirées, toute expression médiatique, du moins pour ce qu’il en reste, devient extrêmement difficile. Il appartient donc à Mamadi Doumbouya, désormais élu président de la République, de jouer la carte de libre expression des idées et des opinions et d’une effectivité de la parole médiatique. Car c’est dans la contradiction que la République peut se renforcer, que les citoyens pourront se sentir pleinement investis dans la Guinée de demain, celle qui s’élève au-dessus de toute considération ethnique et communautaire.
Pour poursuivre l’analyse de la campagne menée par Yéro Baldé et ses équipes, il faut rappeler que les seules mobilisations dignes d’une campagne présidentielle ont eu lieu à Kankan et à N’Zérékoré. Pour le reste, comme le montrent le journal de campagne de la RTG ainsi que des photos et vidéos amateurs, il s’agit essentiellement de micro-mobilisations. Il est d’ailleurs courant, pour l’ensemble des partis politiques, de recourir à des plans serrés lorsqu’il n’y a pas suffisamment de participants, afin de donner l’illusion d’une foule et d’un effet de masse.
Si le discours de Yéro Baldé, prononcé en maninka à Kankan, a été très bien accueilli, c’est notamment parce qu’il s’exprimait dans une langue qui n’est pas « la sienne », bien qu’il ait grandi dans un environnement mandingue. Né en Côte d’Ivoire, il ne maîtrise pas le maninka comme langue maternelle. En revanche, sa prise de parole à Timbi-Madina (Pita) a mis en lumière un handicap plus sérieux : son incapacité à s’exprimer correctement dans sa langue maternelle, le poular. Il aurait été plus pertinent de sonder la population locale afin de recueillir son appréciation du discours, elle qui est habituée à des allocutions claires et structurées en poular de la part d’hommes et de femmes politiques comme Cellou Dalein Diallo.
Cette intervention a également révélé une certaine impréparation. Le candidat ne maîtrisait pas pleinement les sujets abordés, alors qu’un travail préalable aurait suffi pour connaître, par exemple, le nombre exact de tonnes de pommes de terre produites à Timbi-Madina. Si certains internautes ont formulé des critiques moqueuses et parfois sévères, d’autres se sont montrés plus indulgents. Il n’en demeure pas moins qu’il est urgent, si Abdoulaye Yéro Baldé ambitionne de s’inscrire durablement dans la vie politique, qu’il maîtrise aussi sa langue maternelle.
S’agissant du projet de société du FRONDEG, celui-ci a été fièrement diffusé sur les réseaux sociaux et publié sur le site internet frondeg.org, avant de disparaître rapidement sans la moindre explication. Un début de réponse peut toutefois être trouvé dans deux observations formulées par docteur Abdoulaye Barry, spécialiste en santé publique et médecin généraliste, et Mory Saifoulaye Diabaté, économiste et spécialiste en analyse de données, tous deux membres du magazine et de l’association Les Concernés.
Face à l’absence quasi totale de débats durant la campagne, ce magazine d’analyse a lancé l’émission Au cœur de la présidentielle, consacrée à l’analyse des projets de société des candidats. Des directeurs de campagne et des responsables de communication des partis y étaient invités afin de confronter leurs propositions. Le 16 décembre, le directeur de campagne du FRONDEG, y a pris part. Au cours de l’émission, docteur Abdoulaye Barry a démontré que le volet santé du projet de société d’Abdoulaye Yéro Baldé était à la fois inapplicable et largement déconnecté des réalités du terrain. (Fuite et faim au prochain numéro)
Mamadou Kossa Camara
Spécialiste en communication



