Fin février, un incident frontalier à Faranah a de nouveau opposé Conakry à Freetown avant de trouver un rapide dénouement diplomatique. Aliou BARRY, Chercheur Spécialiste des Questions de Sécurité en Afrique, Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES), analyse les causes des conflits frontaliers récurrents entre la Sierra Leone et la Guinée, et propose de solution durable.
Le contentieux territorial trouve ses racines dans le protocole anglo-français de 1912, qui fixait la frontière sur la rive gauche de la rivière Makona (Moa). Selon cette délimitation, le village de Yenga, situé sur la rive droite, appartient sans équivoque à la Sierra Leone. Cependant, l’absence de bornage physique permanent et les interprétations divergentes des cartes coloniales par les administrations post-indépendance ont laissé un vide juridique que les mouvements de troupes ont fini par combler au tournant du siècle.
Le basculement critique s’opère en 2001, en pleine guerre civile sierra-léonaise. L’armée guinéenne traverse la frontière pour occuper Yenga, officiellement pour établir un glacis sécuritaire face aux incursions du Front Révolutionnaire Uni (RUF). À l’époque, cette intervention était perçue comme une nécessité stratégique pour protéger le territoire guinéen des déstabilisations régionales. Toutefois, le maintien des troupes guinéennes après la fin des hostilités en 2002 a transformé une opération de sécurisation en une occupation territoriale contestée.
Zone économique stratégique
Au-delà de l’aspect sécuritaire, la zone de Yenga et ses environs immédiats constituent un carrefour économique stratégique. La région est réputée pour ses gisements alluvionnaires de diamants et ses terres agricoles d’une grande fertilité. Pour les acteurs militaires et locaux, le contrôle de cette zone permet de capter des rentes informelles issues de l’extraction minière et du commerce transfrontalier. Cette dimension économique occulte souvent les discours officiels de souveraineté, mais elle freine activement la volonté de retrait sur le terrain.
La situation de « ni paix ni guerre » pèse lourdement sur les habitants de Yenga, qui se retrouvent dans une zone de non-droit administratif. Les civils subissent une pression constante des forces de sécurité, caractérisée par des entraves à la libre circulation, des formes de double taxation et un accès limité aux services publics de base. Cette vulnérabilité des populations est souvent instrumentalisée par les régimes autoritaires pour justifier une présence militaire accrue sous prétexte de protection civile.
Méfiance réciproque
L’Union du Fleuve Mano (MRU) et la CEDEAO ont multiplié les sommets pour résoudre l’impasse, aboutissant à une reconnaissance formelle par la Guinée de la souveraineté sierra-léonaise sur Yenga en 2013. Cependant, l’application concrète des accords de démilitarisation se heurte systématiquement aux crises politiques internes en Guinée. Chaque période d’instabilité ou de transition militaire à Conakry semble geler les processus de rétrocession, le dossier Yenga devenant un levier de nationalisme pour asseoir une légitimité interne.
La persistance du différend nourrit une méfiance réciproque entre les états-majors de Conakry et de Freetown. Dans un contexte ouest-africain marqué par des coups d’État et des fragilités démocratiques, Yenga peut servir d’étincelle à un conflit frontalier plus large. La militarisation de la frontière détourne des ressources budgétaires essentielles vers le secteur de la défense, au détriment du développement humain, et renforce le poids des forces armées dans la gouvernance politique des deux États.
Créer une zone franche
Pour sortir de l’impasse, une recommandation centrale est de transformer le litige politique en une question purement technique. L’intervention du Programme de Frontières de l’Union Africaine (PFUA) est impérative pour réaliser un bornage par satellite basé sur les coordonnées de 1912. En cas de blocage persistant, la saisine conjointe de la Cour Internationale de Justice (CIJ) offrirait un cadre de résolution définitif, permettant aux dirigeants de « sauver la face » devant leurs opinions publiques respectives en se pliant à une sentence internationale.
L’objectif ultime ne doit pas être uniquement le tracé d’une ligne, mais la création d’un « Espace de Coopération Transfrontalière ». En transformant Yenga en une zone franche gérée conjointement par des unités de police mixtes, les deux pays pourraient transformer un point de friction en un modèle d’intégration. Cela nécessiterait une transparence accrue sur les revenus miniers de la zone et un renforcement du contrôle civil sur les armées, garantissant que la frontière ne soit plus une barrière autoritaire mais un pont de développement.
Le Centre d’Analyse propose aux gouvernements des deux ÉTAT concernés par ce différend, à l’Union de la Mano River et à la CEDEAO, un Protocole d’Accord relatif à la création d’une Zone de Coopération transfrontalière.
Aliou BARRY
Chercheur Spécialiste des Questions de Sécurité en Afrique, Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques ( CAES)



