Le septuagénaire que je suis se plaint souvent que les temps sont durs, et il y a de quoi. Retraité depuis 22 ans avec une modique pension, c’est une véritable gageure que d’avoir dix bouches à nourrir. Les problèmes s’enchaînent au jour le jour : assurer le manger, la santé, l’habillement, les frais de scolarité, le loyer etc.. Les temps sont durs, c’est vrai, j’entends régulièrement ce refrain autour de moi. Mais le lire dans un témoignage remonte aux années 70 pendant que je servais aux Archives nationales.

Sur instruction de mon Directeur, je devais reconstituer des dossiers coloniaux et les classer par préfecture. L’administration coloniale appelait nos préfectures actuelles des cercles. J’ai donc eu à travailler sur les dossiers des cercles de Kankan, Beyla, Nzérékoré et Macenta. En mettant en ordre ces vieux papiers, je suis tombé sur une requête formulée par un employé en vue de solliciter une assistance « car, écrit-il, les temps sont durs. Je ne sais plus comment joindre les deux bouts ».

Cette requête des années 50 m’a fait sourire et je me suis dit : « L’expression ‘’les temps sont durs’’ ne date donc pas d’aujourd’hui, c’est un refrain repris d’âge en âge ». Plus d’un demi-siècle après cette découverte, je n’arrête pas encore de prendre à mon compte la même plainte, mais j’observe et j’essaie de comprendre.

La Guinée produit suffisamment de ressources qui, en principe, doivent profiter à tous ses fils et filles. Chaque Guinéen a le droit fondamental de bénéficier d’un minimum de bonheur sur la base d’un partage équitable. Ce n’est malheureusement pas le cas, une minorité d’hommes et de femmes s’accaparent la presque totalité des richesses nationales au détriment du peuple.
La mal gouvernance est à l’origine de notre misère. En la matière, la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) nous révèle chaque jour des scandales financiers perpétrés hier et aujourd’hui. En attendant des jours meilleurs, des générations entières sont condamnées à entonner l’éternelle chanson: les temps sont durs.

Walaoulou Bilivogui