Le pays va enterrer sa mémoire cette semaine. Hadja Andrée Touré, veuve du premier président, s’en est allée au Maroc, où elle soignait ce que la Guinée n’a jamais su soigner : le grand âge dans la dignité. Elle avait vu naître le pays un 2 octobre 1958. Elle l’a vu grandir, tomber, se relever, retomber. Soixante-sept ans d’indépendance et toujours ce même mur entre gouvernés et gouvernants. Les hommages ont afflué de partout, de tous bords, comme si la mort avait ce pouvoir rare chez nous : réconcilier, le temps d’un communiqué, les héritiers de tous les régimes. « Témoin privilégié », « mémoire vivante », « pan de notre histoire ». Beaux mots pour une femme dont le pays n’a pas toujours pris soin de son vivant, elle qui connut la prison après avoir connu le palais. À fakoudou !

Sur le trottoir, un vieux assis sur un tabouret écoutait la radio annoncer les « funérailles nationales ». Il hocha la tête.

– On pleure toujours plus fort les morts qu’on n’a pas nourris vivants. C’est notre spécialité. On pleure une Première Dame et on laisse crever vingt-deux personnes sur la route de Mamou en dix jours. La mort, ici, elle a un ordre du jour : obsèques dignes et symposium pour les grands, un RIP pour les autres, si la connexion internet le permet.

Un jeune sur une moto s’arrêta, moteur encore chaud.

– On a interdit aux gros porteurs de rouler la nuit pendant trois mois. Trois mois ! Comme si les routes elles-mêmes allaient guérir dans l’intervalle. On ne répare pas le bitume, on répare l’horaire. Le facteur humain, disent-ils, chaque fois qu’un bolide quitte la chaussée. C’est vrai, il y a un facteur humain : celui qui n’a jamais vu un ingénieur venir refaire la route, celui qui charge le camion jusqu’à la gueule parce que le patron l’exige, celui qui roule douze heures d’affilée parce que le salaire ne suit pas autrement.

Le vieux reprit, sans lever les yeux de sa radio :

– Le facteur humain, mon fils, c’est nous tous. Le chauffeur fatigué qui roule douze heures pour nourrir sa famille. Le convoyeur qui ferme les yeux sur la surcharge contre un billet plié. Le gouvernement qui réunit tout le monde autour d’une table, prend des notes, distribue des communiqués, et rouvre la route aussitôt comme si de rien n’était. Hé Kéla !

Plus loin, devant l’école, des parents attendaient les résultats d’un examen. Un père faisait les cent pas, chapelet à la main. Sa fille sortit en courant, un papier serré contre la poitrine.

– Papa, j’ai eu mon examen !

Le père sourit. Ce sourire encore, celui qu’on connaît déjà – le sourire qui ne dure que le temps d’oublier les statistiques. Cette année encore, des centaines de téléphones ont été saisis dans les salles d’examen, des réseaux entiers de fraude démantelés sur WhatsApp et Telegram, des candidats déférés, jugés en flagrant délit, condamnés à la prison ferme pour avoir voulu un diplôme sans le mériter – certains à peine sortis de l’adolescence, écroués le temps d’apprendre que la triche a, elle aussi, son tribunal. Le ministère a promis la fermeté. Il a aussi promis un rattrapage, pour ceux qui ont raté de peu, à deux points de moyenne près. Deux mains qui se tapent en même temps : l’une punit, l’autre pardonne. On ne sait plus laquelle croire, ni laquelle a le dernier mot.

Un surveillant, fatigué, assis sur une chaise pliante devant le centre d’examen, alluma une cigarette :

– Trois cent quarante-quatre téléphones saisis en une seule journée à Siguiri. Trois cent quarante-quatre ! On dirait un score de basket. Et on s’étonne après que le pays ne sache plus compter. Le diplôme, ici, c’est un jeu de devinette : devine si tu l’as eu par le travail, par la triche, ou par le rattrapage qu’on invente en cours de route pour calmer la colère. Le mérite, lui, il a raté sa propre session depuis longtemps.

À côté, sous un manguier, deux hommes discutaient d’un autre genre de rattrapage – celui de la CRIEF. L’un tenait un journal plié :

– Tu as vu ? Un ancien Premier ministre condamné à cinq ans, ramené à trois ans et neuf mois en appel. Un ancien gouverneur de banque dont le procès est encore renvoyé, pour la troisième fois je crois. Un autre condamné à des milliards d’amende qu’on ne verra jamais. La justice économique, chez nous, c’est un ascenseur : ça monte fort au premier jugement, ça redescend doucement en appel, et personne ne sait à quel étage ça va enfin s’arrêter.

Son ami cracha dans la boue :

– Pendant ce temps, on ouvre une enquête sur des mangroves détruites, des zones protégées grignotées par des cadres bien informés. Bientôt le fleuve lui-même ira porter plainte. La CRIEF a du travail pour cent ans, si elle ose vraiment remonter jusqu’en haut. Pour l’instant, elle attrape ceux qu’on veut bien lui laisser attraper. On chen fout !

Je repris la route, celle-là même où l’on compte les morts par dizaines et les kilomètres jamais refaits. Une chèvre – une autre, ou peut-être la même, elles se ressemblent toutes en fin de compte – broutait un vieux tract électoral collé à un poteau. Elle mastiquait sans se presser, comme quelqu’un qui a compris depuis longtemps que rien, ici, ne se digère vite : ni le deuil, ni le diplôme, ni la justice, ni la route.

Hadja Andrée Touré aura vu tout cela naître. Soixante-sept ans de promesses, soixante-sept ans de rattrapages en tout genre – scolaires, judiciaires, routiers, et bientôt, qui sait, un rattrapage de la mémoire elle-même, pour ceux qu’on aura oubliés de pleurer à temps. On dit qu’elle a porté l’histoire avec dignité, envers et contre les régimes.

Le pays, lui, continue de la porter avec les moyens du bord : un communiqué, une minute de silence, un hommage bipartisan, et on repart, comme toujours, sans phares, sans savoir vraiment où la route nous mène. À fakoudou !

Sambégou Diallo

Billet -un chat m’a conté

Un candidat,

Un téléphone caché dans la chaussette,

Un surveillant qui regarde ailleurs,

Un groupe WhatsApp,

Une session de rattrapage toute prête,

On trouve tout dans nos centres d’examen,

Sauf un mérite qui tient sans béquilles.

SD