L’autre mardi, votre chroniqueur préféré a eu un rendez-vous non désiré avec des malfrats. Rassurez-vous, braves gens : aucune connotation politique là-dedans, rien qui touche à mes activités professionnelles, foi de plume ! Je suis tombé au mauvais endroit, au mauvais moment – le hasard, ce grand ministre invisible qui n’a jamais de compte à rendre à personne. Bilan des courses : bras droit entorsé, bras gauche fracturé. Deux mains hors service, une seule tête qui, elle, fonctionne encore trop bien — c’est bien le problème.
Les malfrats ont visiblement pensé qu’en cassant mes mains, ils casseraient ma plume. Erreur de calcul ! Il existe la saisie vocale, qui progresse façon tortue de notre « île blanche », persuadée d’arriver un jour. Et demain, il y aura la saisie mentale : Neuralink sur le crâne, et hop, la chronique s’écrit toute seule. Même un régime peut vous faire taire, il ne pourra jamais vous empêcher de penser tout haut.
Bref, entre deux grimaces, j’ai versé deux larmes – pas trois, faut pas exagérer – avant d’être admis à l’hôpital grâce à des amis qu’aucun décret n’a encore songé à dissoudre. Et là, les mains en l’air comme un pays qui se rend, j’ai pensé à ceux qu’on assassine chez eux, et à ceux sur qui, ailleurs, on largue des bombes comme on largue des communiqués officiels. Deux mains cassées, tout compte fait, c’est presque un luxe.
Et c’est là, mes chers amis, que la lumière s’est faite : il fallait vous parler des vacances. Car ici, tout, absolument tout, est en vacances. Les décrets sont en vacances – en Grèce, dit-on, sirotant un ouzo à l’ombre d’un olivier, loin des tiroirs où on les attend depuis des jours. Les cortèges monstres aussi : plus de gyrophares hystériques, plus de motards toreros, plus rien. Le grand embouteillage du pouvoir a mis la clé sous le paillasson. Le suivi des promesses est en vacances illimitées, sans billet retour. La reddition des comptes a carrément pris sa retraite anticipée, avec pot de départ. Hé kéla !
Tout est en vacances, sauf les faux problèmes, ponctuels comme un fonctionnaire le jour de paie, prêts chaque matin à occuper toute la place que les vrais n’auront jamais le droit d’occuper. Sauf la misère, qui ignore le mot « pont » depuis l’indépendance. Sauf le désespoir, qui fait les trois-huit, sans prime, sans syndicat, sans se plaindre – un modèle pour le patronat. Sauf les communiqués, qui carburent jour et nuit, moteur qui chauffe mais ne cale jamais. Et sauf, bien sûr, la peur du coup d’État, qui ne dort que d’un œil, l’autre rivé sur chaque béret, chaque radio qui grésille un peu trop tôt.
Eux travaillent en permanence. Le pays, lui, s’est mis en vacances de lui-même, durée indéterminée.
Moi, avec mes deux mains dans le plâtre, je suis peut-être le seul, en ce moment précis, à posséder un vrai certificat d’incapacité de travail. Les autres n’en ont jamais eu besoin : ça fait longtemps qu’ils ne travaillent plus, et personne n’a rien remarqué.
Il existe pourtant, dans ce pays du « farniente » généralisé, un chiffre increvable, qui n’a jamais pris un seul jour de congé. Le 8. Il turbine, scrutin après scrutin, avec la ponctualité d’un cheminot suisse. Voilà la seule institution nationale sans pont, ni jour férié, ni grève : « l’octomanie ».
Le Guinéen moyen pensait avoir tout vu côté chiffres. La folie des grandeurs, on connaissait. Voici la folie des hauteurs : l’octomanie, pathologie nouvelle et follement contagieuse, qui frappe le sommet de l’État et redescend jusque dans les urnes avec la régularité d’un métronome helvétique. A fakoudou !
Tout commence par un certificat de naissance, 1984. Un simple « 8 » gravé dans le marbre du destin. Hé Kéla ! Quarante ans plus tard, le chiffre fétiche est un rouleau compresseur : 86,72 % à la présidentielle de décembre. Aux législatives de mai, l’appétit reste d’ogre : plus de 80% des sièges et des mairies, 127 députés sur 147. Ce n’est plus une majorité, c’est un one-man-show.
Le 8, chez nous, n’est plus le symbole de l’infini : c’est celui de l’unanimité forcée. Inclinons-nous devant la science ! Quand le pouvoir aime, il ne compte pas… si, en fait, il compte jusqu’à 80, et s’y installe avec un fauteuil et une théière. L’opposition, elle, cherche encore le zéro pour refaire ses calculs.
Mamadi Doumbouya. Doum-bouillant. Doum-doum. Doum-brouillard, etc. Appelez-le comme vous voulez : l’ancien chef de la transition est devenu Président, avec un P majuscule à la télé et un p minuscule dans la rue, où il ne passe plus beaucoup, faute de temps, ou de courage.
Quatre ans de transition, quatre ans de « je ne me présenterai pas ». Il ne s’est pas présenté, il s’est imposé, en 86 virgule 72 ! Bulletins et bâillons assortis. Même Sékou Tyran n’osait pas tant. Même Lansana Conté en rêvait sans jamais y arriver.
Et le 17 janvier 2026, le treillis est entré au palais – en grand boubou, cette fois. Le boubou de la démocratie. Ou le boubou de la République Alakabon ! Non, Alaka-boom ! Non, la République des généraux devenus civils le temps d’une photo officielle.
Il y a mieux : quarante partis dissous d’un coup de stylo. L’UFDG, le RPG, l’UFR – pouf, disparus, comme par décret, comme par coup d’État permanent. On ne tue plus les opposants, on les dissout, c’est plus civil, c’est plus complet – le complet du treillis, toujours lui.
Les mines tournent, la bauxite coule, l’or file. Le pays est riche, le peuple regarde le cortège passer, quand il passe encore. Foniké Menguè, Billo Bah, Habib Marouane : disparus, et interdiction formelle de poser la question. La loi sur la cybercriminalité, elle non plus, ne prend jamais de vacances.
Et la Constitution ? Adoptée en septembre 2025, à 89% – toujours ces pourcentages de fièvre – pour sept ans de mandat renouvelable. Quatorze ans, potentiellement. De quoi porter tous les costumes du dressing : le treillis, le boubou, le complet, le pyjama.
Et pourtant, réjouissons-nous ! Heureuse nouvelle ère, l’ère des treillis-complets, des civils-militaires, des élections sans électeurs ! Présidentielle, législatives, référendum : trois scrutins dans la même saison, sans intersaison, un vrai marathonien du suffrage.
Alors moi, deux mains dans le plâtre, j’ose à peine le suggérer. Mais après tant de pourcentages, tant de victoires à 80 et quelque virgule, ne serait-il pas temps, pour le 8, de prendre aussi quelques jours ? Le pays est en vacances depuis longtemps déjà. Il ne manque plus que Monsieur 8 et Madame la peur du coup d’État, ce couple infernal qui, cette semaine, a enfanté d’un communiqué en béret rouge et vert. À fakoudou !
Sambégou Diallo

