La Guinée continue d’avaler ses couleuvres avec le sourire réglementaire, celui qu’on nous demande d’afficher chaque matin comme une pièce d’identité. Sur le papier, tout y est : les rapports sont excellents, les indicateurs clignotent au vert, les discours promettent l’émergence pour l’année prochaine, comme chaque année précédente. Un pays brillant, disent les communiqués. Bel enfer, corrigent les foyers, où la lumière s’éteint avant le discours et où le frigo n’a jamais lu le rapport sur les IDE (investissements directs étrangers). Triste paradis, où l’on nous vante les plages et la bauxite pendant que Edégué, elle, fait la grève silencieuse. On dirait deux pays superposés : celui qu’on décrit à la télé, tout en réussite et en avenir radieux, et celui qu’on habite le soir, tout en noir et en factures qu’on ne peut pas payer avec des statistiques. Entre les deux, il y a juste la réalité, ce détail qu’on oublie toujours de citer dans les discours. À fakoudou !
Les magistrats qui osaient encore croire que la robe protège viennent d’apprendre qu’on peut la leur retirer aussi vite qu’on la leur avait prêtée. Radiés. Le mot fait propre, presque hygiénique, comme si on effaçait une tache sur une toge. Sauf que la tâche, elle, reste assise au prétoire, et c’est le juge qu’on efface.
On radie plus vite qu’on ne juge, c’est la nouvelle procédure accélérée : plus besoin de preuve, un trait de plume suffit, et voilà toute une carrière qui redevient une page blanche. Certains disent que c’est pour l’exemple. Quel exemple exactement ? Celui de montrer qu’on peut être magistrat le matin et redevenir simple citoyen le soir, sans avoir eu le temps de comprendre son crime ni de préparer sa défense. Mais passons, sinon on finira soi-même devant une chambre disciplinaire pour crime de lucidité. À fakoudou !
Pendant ce temps, les opposants sont hors du pays. On leur a fait faire leurs valises, avec une élégance toute administrative. Expulsion puis exil, on aurait dit un jeu de chaises musicales où la musique s’arrête toujours du même côté de la frontière. Certains partaient la nuit, d’autres le jour, mais tous partaient avec la même certitude : qu’on les rappellera un jour pour applaudir, jamais pour discuter. L’exil est devenu une politique de la jeunesse : on forme des cadres, on les écoute un peu, et dès qu’ils élèvent la voix, on les exporte comme un produit qui ne se vend plus sur le marché local. Pendant ce temps, à l’intérieur, on répète que le pays est stable, que tout va bien, qu’il n’y a « aucun problème », sauf que le problème, justement, on vient de le mettre dans l’avion. Mais repassons, puisqu’on nous dit que l’avenir de la nation se joue mieux sans ceux qui posent des questions sur le présent.
Et puis il y a la voix d’en haut, celle qui descend une fois de temps en temps, comme la pluie sur un toit de tôle, bruyante, prévisible, et qui ne mouille jamais ceux qui l’annoncent à la télévision d’État. « Moi et vous. » Toujours cette formule, ce petit mur de deux mots entre celui qui parle et ceux qui écoutent, comme si la nation était une salle de classe où le maître seul a le droit de sortir pendant la récréation. Le peuple, lui, reste « vous », éternellement pluriel, éternellement en bas, éternellement convoqué pour applaudir un discours qu’il n’a pas écrit et qu’il ne pourra pas commenter. On se demande quand le « nous » aura enfin droit de cité, ou de citer, d’ailleurs, les deux nous manquent également. Un jour peut-être, le « vous » se lèvera et demandera : et le « nous », il habite où exactement ? Dans quel quartier, dans quel budget, dans quel discours ? En attendant, chaque adresse à la nation ressemble à un bulletin scolaire où seul le professeur a le stylo rouge. Mais passons, sinon on pourrait être convoqué pour outrage à la grammaire présidentielle, un délit qui n’existe pas encore mais qu’on nous invente à mesure qu’on ose le nommer.
Quant aux ministres, on les limoge maintenant au nom de la lutte contre la corruption, noble combat, à condition de ne pas trop regarder qui tient l’épée et qui a simplement eu le tort de se faire remarquer au mauvais moment. Chaque limogeage est un décret vertueux, une photo de famille où l’on retire discrètement celui qui gênait le cadrage. On voudrait y croire, sincèrement, tant la corruption mérite bien pire qu’un simple décret. Mais on a déjà vu ce film, et on en connaît la fin avant même le générique : les noms changent, les portefeuilles changent de mains, l’intrigue, elle, reste rigoureusement la même. On limoge un ministre comme on change une ampoule grillée, dans l’obscurité totale sur les vraies raisons, et avec l’espoir que la prochaine tiendra plus longtemps que prévu. Combien de temps, d’ailleurs, avant que celui qu’on vient de nommer pour lutter contre la corruption ne devienne, lui aussi, sujet du prochain décret ? Mais repassons, puisqu’il paraît que repasser, dans ce pays, c’est progresser, et que chaque nouveau visage est une preuve de dynamisme, même quand le costume est le même.
Il est 13h. Mon coq, qu’aucun décret n’a encore radié, faute de compétence sur les volailles, chante toujours pour se faire croire vivant, ignorant qu’il pourrait bien être le prochain sur une liste qu’on n’a pas encore écrite. Ma chienne barbue, elle, ne croit plus à rien : elle a vu passer trop de décrets pour s’émouvoir d’un limogeage de plus. Elle regarde le poste de télévision d’un air digne, celui qu’on réserve aux spectacles qu’on a déjà vus vingt fois. Je dois passer devant la basse-cour suprême, non pas pour un procès, juste pour vérifier s’il reste encore quelqu’un dedans pour l’ouvrir demain matin.
Quelqu’un racontait : «On radie dans l’armée. On radie des magistrats. On radie des opposants. On radie les partis politiques. On radie les activistes. On radie les journalistes… C’est quel pays, ça, où l’on vous retire le costume avant même de vous avoir jugé ?»
C’est alors que moi je suis sorti. Je n’aime pas les histoires. À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet – « Un chat m’a conté »
Il faudrait un prix Nobel pour :
– les magistrats qu’on radie sans les entendre ;
– les opposants exilés qu’on n’invite pas à revenir ;
– les présidents qui disent « vous et moi » sans jamais dire « nous » ;
– les minustres qu’on sacrifie pour sauver la lutte ;
– les costumes qu’on change avant de changer le tailleur ;
Et pour ceux qui repassent toujours par la même porte, en croyant que c’est une nouvelle sortie.
SD

