Avec son nouvel ouvrage « Parcours scolaires, conditions d’étude, de vie et de travail des étudiants guinéens », l’universitaire fait la sociologie du système éducatif guinéen. Un système marqué par des disparités entre les zones rurales et urbaines, les écoles publiques et privées… Il dresse également le portrait-robot de l’étudiant guinéen, fruit de 26 ans de recherches effectuées auprès de 16 000 apprenants.
La Lance : Pourquoi ce livre ?
Alpha Amadou Bano Barry : Pourdeux raisons. Lorsque j’étais étudiant, à l’université de Montréal, j’ai lu une étude d’un professeur, Arnaud Sales, le parcours scolaire des étudiants du Québec. Après, je me suis dit que personne ne connaît la réalité de l’étudiant guinéen. À mon retour, à l’intérieur de mon cours d’initiation à la recherche, j’ai décidé de lancer ce type d’études.
J’étais aussi parti par la suite en France dans un laboratoire de recherches, Observatoire de la vie étudiante et de l’insertion socioprofessionnelle, qui s’intéresse au parcours de l’étudiant avant et une fois à l’université.
La seconde raison, je me suis dit que si on veut prendre des décisions éclairées, il faut collecter, analyser les données. Au début, je voulais faire cinq ans et m’arrêter et sortir un ouvrage. Après cette échéance, le système a changé avec l’ouverture des universités privées à partir de 2003. Si j’arrêtais, j’avais des données sur les deux universités publiques d’alors (Conakry et Kankan) mais pas sur celles privées. Comme celles-ci commençaient à pousser comme des champignons, il fallait continuer à collecter des données.
Après 26 ans de collecte, avec plus de 16 000 étudiants, il était temps d’arrêter là et de sortir l’étude, de permettre à d’autres de faire comme ou mieux que moi. Désormais, je fais autre chose dans le secteur éducatif : analyses, recherches ; une autre étude complémentaire à celle-ci. J’ai d’ailleurs commencé l’analyse des examens nationaux, de 2010 à 2025. Cette fois-ci, je regarde la base des données, j’analyse les résultats sans poser des questions aux étudiants. Ce sera un complément d’informations par rapport aux premiers éléments qui venaient de la déclaration des étudiants sur leur parcours scolaire.
Votre livre dresse le portrait-robot, fait je dirais même la sociologie de l’étudiant Guinée. Parlez-nous de ses grandes lignes
Ce qui est central, c’est le portrait-robot de l’étudiant guinéen : qui est-il ? de quelle famille est-il issu ? comment a-t-il étudié ? combien de fois a-t-il redoublé ? recourt-il à des répétiteurs ? comment s’orient-il ? les choix sont-ils fonctions des origines familiales ou pas… ?
A côté de cela, je suis parti chercher deux éléments que les gens n’en avaient pas. Et tout le monde en Guinée parle avant de lire. Le premier est l’historiographie de l’enseignement supérieur : comment sommes-nous arrivés à 17 universités publiques et 21 universités privées ? Et puis, tout le monde parle du LMD, même si peu savent de quoi il s’agit. Quels sont les systèmes pédagogiques que le pays a connus depuis l’installation de l’Institut polytechnique Gamal Abdel Nasser ?
Vous évoquez les loisirs et même la sexualité des étudiants…
Oui, ça fait partie de la vie estudiantine. La vie estudiantine, c’est le travail, les études, les loisirs…Il y a un élément que j’ai éliminé, parce qu’on ne pouvait pas faire de comparaison : c’est les médias. Étant donné qu’il y a eu des bouleversements relativement importants à partir de 2021 dans le paysage médiatique, je ne pouvais pas comparer les données de 1998 à 2003 ; de 2013 à 2024. J’ai néanmoins gardé l’achat et la lecture des journaux, en me demandant par quelle page ils commencent à lire un journal…J’avais posé toutes ces questions avant, sans pouvoir le faire en 2024. J’ai donc éliminé la partie.
Vous évoquez des disparités entre Conakry et l’intérieur du pays. Quelles en sont les conséquences ?
Il faut d’abord se demander comment on est arrivé à cette situation. Entre 1998 et 2003, il n’y avait que 8 % des étudiants de l’Université Gamal Abdel Nasser qui avaient eu leur baccalauréat dans des écoles privées. Vous n’aviez pas plus de 42 % des étudiants qui avaient décroché le bac à Conakry. Depuis cette période, la situation s’est inversée.
En 2013-2014, les étudiants ayant eu leur baccalauréat à Conakry passent de 26 % à 30 % pour les hommes et de 40 % à 43 % pour les femmes. En 2023-2024, c’est 51 % d’étudiants et 63 % d’étudiantes qui ont eu leur baccalauréat à Conakry.
Pour comprendre cette situation, il faut regarder dans deux directions. La répartition des infrastructures scolaires (privées et publiques) sur l’ensemble du territoire et le déploiement des enseignants en situation de classes.
Sur l’ensemble des infrastructures de l’enseignement secondaire en Guinée, je vais vous donner quelques chiffres pour comprendre l’ampleur du problème. La Guinée compte en 2023-2024, officiellement, 2 374 établissements secondaires. Parmi lesquels le privé représente 67 %, contre 33 % pour le public. Soit 790 collèges et lycées publics dans toute la République. Sur les 1 584 collèges et lycées privés, 754 sont à Conakry (sensiblement 48 %). Le nombre de collèges et lycées publics de Conakry est 68, contre 73 pour la région de Mamou qui n’a que trois préfectures.
Ce n’est pas tout. Sur les 31 127 enseignants du secondaire (privé et public), ceux du privé sont au nombre de 20 263. Ils font deux fois ceux du public (10 864). Sans compter que des enseignants du public, dont j’ignore la proportion, dispensent des cours dans le privé.
On remarque qu’il y a moins d’écoles publiques à la capitale. Est-ce que la répartition du corps enseignant à l’échelle nationale suit cette tendance ?
Plus vous avez des écoles secondaires publiques, plus vous avez des enseignants.
Je pose la question parce que certains enseignants ne rejoignent pas leur lieu d’affectation
J’analyse les données et non l’effectivité ou non de la présence des enseignants dans leur lieu de travail. Ce que les données indiquent est que Kindia a plus d’écoles secondaires que toutes les régions de la Guinée. Kankan vient en deuxième position, suivie de Nzérékoré, Labé, Boké, Mamou, Faranah ferme la porte et naturellement Conakry.
La répartition des enseignants est proportionnelle au nombre d’écoles que vous possédez et essentiellement dans deux matières : français et mathématique. Les deux matières font 65 % du volume horaire au secondaire guinéen. Un professeur d’histoire peut enseigner tout un collège et tout le lycée, sans terminer son volume horaire : il n’a qu’une heure de cours par classe.
La raison de ce dysfonctionnement, c’est l’offre de formation au privé qui est plus élevée à Conakry. Et il y a toujours une relation entre la loi de l’offre et de la demande. Plus l’offre est importante, plus il y a la demande. Tous les jours, une école privée ouvre à Conakry. Il y a des préfectures qui n’en ont qu’une seule : Koubia, par exemple.
Il y a un déficit d’écoles primaires publiques dans les villages
En 2023-2024, vous avez environs 11 848 écoles primaires sur l’ensemble du territoire national : 7 637 publiques, 3 527 privées et 633 dites communautaires.
80 % d’écoles primaires publiques en zone rurale sont à cycle incomplet. Les écoles à trois classent représentent plus de 60 %. Dans ces écoles, on étudie peu parce que chaque classe comprend deux groupes pédagogiques. L’enseignant s’occupe d’une classe de CP1 et d’une autre de CE1, en même temps. Non seulement nous n’avons pas suffisamment d’écoles primaires, mais celles qu’on a sont à cycle incomplet. Alors qu’il y a un déficit d’enseignants, on enregistre un sureffectif à Conakry. Dans une école primaire de la capitale, vous trouverez des remplaçants pendant qu’en zone rurale on est obligé de trouver ce qu’on appelle des enseignants communautaires. Il faut trouver quelqu’un qui va s’occuper au moins des enfants, ce qui ne garantit pas la qualité. Et sans beaucoup d’écoles primaires, le collège sera en sous-effectif.
Comment amener les étudiants à s’orienter dans des filières qui impactent le quotidien des Guinéens ?
Il faut prévoir des conseillers d’orientation au collège. En attendant, les étudiants tendent à choisir les filières de leurs parents ou amis. Jeune, on ne peut pas toujours savoir ce qui est bon, utile, pertinent pour soi ; les métiers d’avenir, parce qu’on ne va pas à l’école pour être au paradis. On y va pour travailler et manger à sa faim. Le problème du système éducatif guinéen est qu’une fois au lycée, l’orientation que vous ferez vous suit pour de bon. Si vous faites sciences sociales, il y a des options que vous pouvez faire et d’autres non. Il en est de même des sciences mathématiques ou expérimentales. L’orientation devrait donc être au niveau du collège. Les conseillers à l’orientation devraient voir les aptitudes, habiletés et même discuter avec les parents d’élèves pour faire le bon choix.
Les Guinéens, c’est une société de mimétisme : on fait ce que l’autre fait.
Comme Vice-doyen, des étudiants venaient me voir : j’ai été orienté en histoire, je veux changer pour faire géographie. Je reçois la demande et la mets dans la poubelle. Deux jours plus tard, il a rencontré quelqu’un dans la cour qui lui a dit que philo est bon. Et puis, il revient : monsieur, je ne veux plus faire géographie…Je lui dit : fais une demande. Des jours après, le même veut s’orienter en sociologie et moi je lui donne la même réponse. A la troisième demande, je l’appelle et lui dis : t’as vu le problème ? Tu choisis ce que les autres choisissent. Comme si tu n’as pas une tête. Tu ne peux pas choisir ce que tu veux devenir ? C’est pour cela qu’il nous faut des conseillers à l’orientation. En sciences sociales, aller en droit est devenu un effet de mode.
Interview réalisée par Diawo Labboyah Barry
(Suite au prochain numéro)

