À peine la rentrée judiciaire 2026-2027, le 5 octobre, le Prési Mamadi Doum-bouillant a remis les compteurs à zéro dans l’appareil judiciaire. Un décret présidentiel du 21 octobre chamboule tout dans les cours et tribunaux, transforme les palais de justice en gares de transit, au détriment de la continuité des procédures, de la spécialisation des magistrats et du bon fonctionnement des juridictions. Hop-là !

Le mystère de la Fustige et des Droits de l’Homme a le monopole de l’instabilité. Avec cinq ministres en cinq ans, sous le règne du Doum-bouillant, le département a la bougeotte. Dans l’appareil judiciaire, les robes noires n’ont pas le temps de prendre leurs marques. Depuis l’arrivée du CNRD au trône, en septembre 2021, les vagues de nominations et de mutations se succèdent, au point de donner aux robins le sentiment de participer à un interminable jeu de chaises musicales. Entre Cona-cris et les buissons de l’intérieur, l’on a comme l’impression que certains passent plus de temps à changer de juridiction qu’à imprimer durablement leur méthode de travail.

Le 21 octobre, un nouveau décret prési-dans-ciel est venu secouer le monde judiciaire. De l’Inspection générale des sévices judiciaires à la Basse-Cour suprême, en passant par les cours d’appel de Cona-crimes et de Cancan, ainsi qu’une bonne partie des tribunaux de première instance, presque toute la pyramide a reçu son coup de balai. Une nouvelle redistribution des cartes, après le grand chambardement de novembre-décembre dernier ayant notamment permis l’intégration massive de la septième promotion de robins dans les juridictions guinéennes et le renouvellement de maintes directions des Cours d’appel.

Sur le papier, ces mouvements peuvent se justifier par la nécessité de réorganiser les services, de corriger les dysfonctionnements ou de donner un nouveau souffle à la justice. Mais à force d’agiter les robes, on risque de les froisser.

Mauvais casting

Premier hic : le timing. L’année judiciaire 2026-2027 venait à peine de démarrer quand Mamadi Doum-bouillant a décidé de tout chambouler dans les cours et tribunaux. Les audiences ont repris le 5 octobre, mais voilà que, deux semaines après, les robins apprennent qu’ils doivent faire leurs cartons. Pour le calendrier judiciaire, c’est un peu comme changer les joueurs au début du match, sans même attendre la mi-temps. Beaucoup estiment qu’il aurait été plus judicieux de procéder aux affectations pendant les vacances judiciaires, entre juillet et août. Les magistrats concernés auraient ainsi eu le temps de rejoindre leurs nouveaux postes avant la reprise des audiences, prendre connaissance des dossiers et organiser leur travail sans que cela n’impacte les justiciables.

Plusieurs magistrats mutés avaient déjà engagé des procédures, dont certaines devaient prochainement connaître leur épilogue. Avec leur départ, les débats pourraient reprendre à zéro. À cela s’ajoutent les délais nécessaires aux magistrats pour rejoindre leur nouveau poste d’affectation, prendre leurs fonctions et se familiariser avec les dossiers. Si le Garde des Shows tient à ce que tout cela s’organise avant la fin octobre, il n’en reste pas moins que la situation perturbe l’appareil judiciaire. Pendant ce temps, les dossiers s’empilent et les justiciables s’impatientent.

Perpétuel recommencement

Le problème ne se limite pas au calendrier. Il touche aussi à la gestion des carrières et à la cohérence des affectations entre le parquet et le siège. Un magistrat peut passer cinq, dix, voire quinze ans à exercer les fonctions de procureur. Il se retrouve un beau matin juge du siège. Or, les deux fonctions sont différentes. Le magistrat du parquet exerce notamment l’action publique, tandis que le juge du siège est appelé à trancher en toute impartialité. Passer de l’un à l’autre suppose donc une adaptation professionnelle et une nouvelle appropriation des responsabilités.

Certes, la mobilité peut enrichir une carrière et favoriser une meilleure compréhension des rouages judiciaires, mais lorsqu’elle intervient sans logique apparente ni perspective professionnelle lisible, elle risque de transformer l’expérience accumulée en bagage encombrant. Après quinze ans à requérir, faut-il encore réapprendre à juger ? Et lorsque le magistrat commence enfin à maîtriser son nouveau rôle, le prochain décret viendra-t-il le renvoyer à la case départ ? Le respect des plans de carrière constitue pourtant un enjeu essentiel pour la stabilité de l’institution.

Quid des spécialisations ?

Autre conséquence potentielle de ces mutations à répétition : le gaspillage des compétences. Certaines juridictions, comme le tribunal pour enfant ou le tribunal de commerce, exigent des connaissances et des formations spécifiques. Un magistrat formé au droit commercial et rompu au traitement des litiges ne devrait pas être déplacé, sans que l’on ne mesure les conséquences pour sa juridiction. Il en va de même pour la justice des mineurs, où l’expérience et la connaissance des problématiques propres à l’enfance sont particulièrement importantes. À force de déplacer les spécialistes, les juridictions d’exception risquent de retomber entre des mains novices.

Le grand mouvement de fin 2025, suivi de celui d’octobre 2026 font que les juridictions sont en permanence en transition : nouveaux responsables, nouveaux dossiers à prendre en main, nouvelles équipes à coordonner et méthodes de travail à réajuster.

Les cours et tribunaux sont en passe de devenir des salles d’attente pour magistrats en transit.

Yacine Diallo