Introduction
Après avoir examiné, dans le premier volet, les mécanismes sociaux de construction de l’altérité, l’analyse porte désormais sur les manifestations concrètes de la stigmatisation et sur les rapports sociaux dans lesquels l’origine guinéenne peut devenir un motif de suspicion, de mise à distance ou de rejet. Il s’agit d’étudier les situations dans lesquelles ces processus produisent des effets sur les relations professionnelles, les activités économiques et les interactions sociales.
Les entretiens mobilisés apportent des éclairages complémentaires, parfois divergents. Une enquêtée d’origine guinéenne insiste sur les contradictions entre les discours d’hospitalité et certaines attitudes hostiles. Un informateur sénégalais évoque les perceptions de concurrence économique et les tensions qu’il associe aux discours diffusés sur les réseaux sociaux. Enfin, un enquêté d’origine guinéenne naturalisé sénégalais revient sur plusieurs expériences de stigmatisation, notamment dans le cadre professionnel, tout en proposant une lecture historique et économique des mobilités entre les deux pays.
La confrontation de ces récits permet d’aborder la xénophobie à partir d’interprétations concurrentes. Certains enquêtés insistent sur les comportements individuels qu’ils estiment problématiques, tandis que d’autres dénoncent la tendance à transformer ces comportements en caractéristiques attribuées à une communauté entière. Les témoignages révèlent ainsi des tensions entre appartenance, concurrence, reconnaissance et coexistence.
Le cadre théorique mobilisé s’appuie notamment sur les travaux d’Erving Goffman consacrés à la stigmatisation. L’étude d’Ato Kwamena Onoma sur le ciblage de migrants peuls d’origine guinéenne au Sénégal pendant l’épidémie d’Ebola, déjà présentée dans la première partie, permet également de situer l’un des témoignages dans un contexte de recherche plus large.
PARTIE II : Stigmatisation et concurrence sociale
1. La stigmatisation dans les relations professionnelles :
L’un des témoignages les plus significatifs concerne une expérience de stigmatisation vécue dans le cadre professionnel pendant l’épidémie d’Ebola qui a touché la Guinée. L’enquêté d’origine guinéenne naturalisé sénégalais, alors employé dans une entreprise internationale, explique qu’il entretenait auparavant des relations professionnelles régulières avec un collègue. Selon son récit, l’apparition de l’épidémie aurait profondément modifié leur relation, lorsque la présence de ressortissants guinéens au Sénégal a commencé à être associée, dans certains discours, à un risque de propagation de la maladie.
Il rapporte qu’un matin, alors qu’il souhaitait simplement saluer son collègue, celui-ci aurait refusé de lui serrer la main en déclarant : « Non, non, ne t’approche pas. Il ne faut pas me contaminer ! » Il ajoute que ce dernier aurait poursuivi : « Votre ethnie de merde, là, c’est vous qui propagez cette maladie ici ! »
La portée de cet épisode dépasse le simple différend entre deux collègues. Le témoin explique que les relations professionnelles étaient jusque-là normales et qu’il entretenait même des rapports de proximité avec cet individu. La crise sanitaire aurait alors introduit une rupture en faisant de son origine un critère de suspicion. Son identité personnelle et professionnelle se trouve momentanément recouverte par une représentation collective dans laquelle l’appartenance guinéenne est associée à la maladie.
Cette expérience peut être rapprochée de l’analyse d’Erving Goffman dans Stigmate. Les usages sociaux des handicaps. L’auteur rappelle que le stigmate ne réside pas uniquement dans une caractéristique attribuée à un individu, mais dans la relation sociale qui s’établit entre cette caractéristique et les représentations qui lui sont associées. Il formule cette idée ainsi : « Un stigmate représente donc en fait un certain type de relation entre l’attribut et le stéréotype » (Goffman, 1975, p. 14).
Cette distinction éclaire particulièrement le témoignage de l’enquêté. Son origine guinéenne ne constitue évidemment pas, en elle-même, un facteur de risque sanitaire. C’est son association à une menace collective qui lui confère une fonction stigmatisante. L’individu n’est alors plus considéré à partir de son parcours, de ses relations ou de ses compétences professionnelles, mais à travers une caractéristique qui lui est attribuée et qui détermine le regard porté sur lui.
Le récit prend une dimension supplémentaire lorsque l’enquêté évoque la fin de l’épidémie. Il explique que le même collègue serait revenu dans son bureau pour lui tendre la main. Il lui aurait alors rappelé, sur un ton ironique, les propos tenus auparavant : « Tu es dans mon bureau, garde tes distances. Porte un masque pour venir dans mon bureau. Je ne veux vraiment pas te contaminer ! »
Cette réponse témoigne de la persistance du souvenir de l’humiliation. Elle révèle également la manière dont une expérience de rejet peut transformer durablement la relation entre deux individus, même après la disparition du contexte sanitaire qui avait servi à la justifier.
Ce témoignage ne permet pas de conclure à l’existence de pratiques généralisées dans les entreprises sénégalaises. Il met néanmoins en évidence une forme de discrimination circonstancielle, dans laquelle une crise sanitaire est mobilisée pour attribuer à un groupe une responsabilité collective. La stigmatisation ne repose plus seulement sur l’origine nationale : elle s’appuie ici sur une association entre appartenance ethnique, maladie et danger supposé.
Cette expérience peut être mise en perspective avec l’étude d’Ato Kwamena Onoma (2020, pp. 353-374), déjà citée dans la première partie, consacrée aux formes de ciblage de migrants peuls d’origine guinéenne au Sénégal pendant l’épidémie d’Ebola. Le témoignage recueilli ici en propose un éclairage complémentaire, à partir d’une expérience individuelle vécue dans le monde professionnel.
2. Réussite économique et concurrence sociale
La question économique occupe une place importante dans les entretiens. Les activités commerciales exercées par les ressortissants guinéens, les réseaux familiaux, l’accès aux locaux commerciaux et les conditions de développement des entreprises apparaissent comme autant de sujets à partir desquels les tensions sont interprétées.
L’enquêtée d’origine guinéenne décrit la diversité des trajectoires économiques. Elle rappelle que certaines personnes arrivent au Sénégal avec très peu de moyens et commencent par de petites activités informelles, notamment la vente de noix de coco ou d’arachides, avant d’envisager progressivement d’autres formes d’entreprise. Elle précise : « C’est par là que la plupart des Guinéens commencent. » Elle distingue toutefois ces parcours de ceux des commerçants qui arrivent avec un capital financier déjà constitué.
Cette distinction est importante, car elle permet d’éviter de réduire la présence économique guinéenne à une catégorie unique. Les trajectoires ne sont ni identiques ni nécessairement comparables : certaines reposent sur une progression commerciale graduelle, tandis que d’autres s’inscrivent dans des réseaux d’investissement et d’échanges déjà établis.

L’informateur sénégalais propose une lecture différente de cette présence économique. Il estime que le développement des commerces tenus par des personnes d’origine guinéenne suscite, chez certains Sénégalais, un sentiment de concurrence. Il évoque notamment les difficultés d’accès aux emplacements commerciaux et raconte avoir lui-même recherché un local pour installer son atelier. Au cours de cette démarche, il aurait constaté que certains magasins étaient réservés par leurs propriétaires à des membres de familles ou à des proches de commerçants guinéens déjà installés.
Il rapporte ainsi : « Les Guinéens louent des magasins et ouvrent des commerces dans des emplacements bien situés. » Selon son interprétation, cette dynamique contribue à alimenter le sentiment de certains commerçants sénégalais de ne plus pouvoir accéder facilement aux mêmes opportunités.
L’enquêté d’origine guinéenne naturalisé sénégalais conteste, pour sa part, l’idée selon laquelle la réussite économique des Guinéens constituerait une forme de dépossession des Sénégalais. Il insiste sur la progression individuelle et sur les efforts nécessaires pour développer une activité commerciale. Il décrit le parcours de personnes qui commencent avec de très faibles ressources : « Les gens arrivent ici avec moins de 2 000 francs CFA. Ils achètent un petit plateau comme ça, mettent deux petites noix de cola dessus, ou un kilo de cola, puis ils continuent à parcourir les rues de Dakar pour les vendre petit à petit.»
Il poursuit en décrivant les étapes successives de cette progression : « Peu de temps après, ils ont un petit abri. Ensuite, ils ont une boutique, puis un magasin, et peu après, un immeuble. Ce n’est pas quelqu’un qui s’est construit tout cela en une nuit ! »
À travers ce récit, l’enquêté présente la réussite comme le résultat d’une accumulation progressive, fondée sur le travail et la persévérance. Il estime qu’il serait injustifié de reprocher à des individus d’avoir développé leurs activités au Sénégal dès lors qu’ils travaillent, entreprennent et respectent leurs obligations économiques. Il formule sa position de manière particulièrement explicite : « Le business n’a pas de sentiments, le business n’a pas de couleur. Il n’a pas d’ethnie non plus, pas de nationalité. »
Cette déclaration exprime une conception de l’activité économique dans laquelle les compétences, la productivité et la capacité d’entreprendre devraient primer sur l’origine nationale ou ethnique. Elle s’oppose aux représentations dans lesquelles la réussite de certains est interprétée comme une perte pour les autres.
L’enquêté va même jusqu’à attribuer une partie des tensions à la jalousie provoquée par la réussite professionnelle de certains ressortissants guinéens. Il affirme : « C’est donc une histoire de jalousie, en fait. Les gens sont jaloux parce qu’ils ne font rien. » Cette explication doit être comprise comme son interprétation personnelle. Elle ne suffit pas à établir que la jalousie constitue le facteur principal des tensions économiques.
Son propos comporte par ailleurs une généralisation critique à l’égard des Sénégalais, lorsqu’il évoque une prétendue « culture de la paresse ». Ce passage mérite d’être relevé, car il montre que la dénonciation d’une stigmatisation collective peut elle-même s’accompagner de jugements généralisants envers le groupe auquel appartiennent certains interlocuteurs. Les discours de résistance à la mise à distance ne sont donc pas nécessairement exempts de catégorisations négatives.
Une autre dimension apparaît dans le témoignage de l’enquêtée guinéenne, qui évoque les différends liés aux crédits accordés dans les commerces. Elle explique que certaines personnes demandent à bénéficier de facilités de paiement, mais ne remboursent pas toujours leurs dettes. Les commerçants se retrouvent alors confrontés à des difficultés lorsqu’ils réclament leur argent. Elle précise que ce sont des situations dont certains commerçants lui ont parlé et qu’elle a elle-même pu observer.
Ce témoignage introduit une nuance essentielle : les tensions économiques ne sont pas uniquement liées à la concurrence entre commerçants ou à l’accès aux ressources. Elles peuvent également naître de différends ordinaires entre vendeurs et clients, lesquels risquent ensuite d’être interprétés à travers l’appartenance communautaire des personnes concernées.
La confrontation de ces trois points de vue permet ainsi de distinguer plusieurs niveaux d’analyse : les pratiques économiques observables, les difficultés d’accès au marché, les perceptions de concurrence et les représentations collectives qui leur sont associées. Les entretiens ne fournissent pas de données statistiques permettant de mesurer la part des ressortissants guinéens dans le commerce sénégalais. Ils montrent toutefois comment une réussite économique perçue comme collective peut devenir un support de suspicion, surtout lorsque des tensions sociales préexistantes favorisent la recherche d’un responsable extérieur.
Conclusion
L’analyse de ces témoignages met en évidence deux dimensions complémentaires de la stigmatisation : d’une part, l’assignation d’une identité collective à travers laquelle un individu peut être rendu suspect, notamment en période de crise sanitaire ; d’autre part, les perceptions de concurrence économique susceptibles d’alimenter les tensions entre groupes. Ces expériences et interprétations ne traduisent pas une réalité uniforme, mais révèlent la diversité des rapports sociaux dans lesquels se construisent les représentations de l’altérité. La suite de l’analyse permettra d’examiner plus particulièrement le rôle des discours publics, des réseaux sociaux et des pratiques sociales dans la production et la circulation de ces représentations.
Suite et fin la semaine prochaine.
Références bibliographiques
Goffman, Erving, Stigmate : les usages sociaux des handicaps, traduction de l’anglais par Alain Kihm, Paris, Les Éditions de Minuit, coll. « Le Sens commun », 1975.
Onoma, Ato Kwamena, « Xenophobia’s Contours During an Ebola Epidemic: Proximity and the Targeting of Peul Migrants in Senegal », African Studies Review, vol. 63, no 2, juin 2020, p. 353-374.
Docteure Yassine Kervella-Mansaré,
Anthropologue africaniste, autrice et enseignante dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur du Finistère, ainsi qu’à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), à Paris.

