La Guinée, malade de plus d’un demi-siècle de mal gouvernance couronnée par le coup d’État constitutionnel de 2020, faisait de nouveau espérer, lorsque le CNRD s’empara du pouvoir, le 5 septembre 2021, dressa un constat des maux qui l’affligeaient. Mais on ne peut guérir un malade avec un remède inadapté.

Mamady Doumbouya et les membres du CNRD avaient justifié leur action par un certain nombre de maux : corruption généralisée et mauvaise gouvernance ; violations des droits de l’homme, des libertés fondamentales ; répression des contestations ; exclusion sociale et fracture nationale ; changement illégal de constitution ; faiblesse du système judiciaire garantissant l’impunité ; gestion économique calamiteuse et répartition inégale des richesses…

Après avoir posé un diagnostic juste, le CNRD est en train de s’égarer en proposant délibérément un remède inadapté aux maux dont souffre le pays. Au lieu de mettre en œuvre des réformes cohérentes avec son propre constat, il a traîné le pas pendant trois ans avant de poser un autre diagnostic contraire au précédent. Ce revirement ne vise qu’à semer la confusion et à légitimer le maintien au pouvoir d’un régime qui, en réalité, n’a vraiment pas un projet d’avenir de construction d’une Nation viable.

La constitution censée amorcer la fin de la Transition n’a toujours pas été votée. Comme la Charte de la Transition, l’avant-projet de constitution a été rédigé sans implication des principaux acteurs guinéens. Pourtant si cela avait été véritablement fait, le processus n’aurait souffert d’aucune contestation. On aurait fait l’économie de gaspiller les maigres ressources financières d’une population déjà éprouvée.

Problème d’hommes plutôt que de loi

Le spectacle propagandiste auquel nous assistons, à travers tout le pays, prouve que le problème de la Guinée ne réside pas dans ses textes de loi, mais plutôt dans la qualité de ceux qui la dirigent. Des hommes généralement dépourvus de vision, d’intégrité et de sens de l’État. La perspective d’une candidature de Doumbouya à la présidentielle, comme le réclament ses proches, en violation flagrante de la Charte de transition, en est une parfaite illustration. L’article 46 de la Charte est pourtant clair : « Le Président et les membres du Comité National du Rassemblement pour le Développement ne peuvent faire acte de candidature ni aux élections nationales ni aux élections locales qui seront organisées pour marquer la fin de la Transition.

La présente disposition n’est susceptible d’aucune révision. »

La junte cherche à contourner cette disposition, en l’excluant des articles transitoires de l’avant-projet constitutionnel. Que vaut un homme dont la parole et le serment ne valent rien, même à ses propres yeux ?

La Guinée cherche désespérément une figure à la hauteur de ses aspirations, un leader honnête capable de porter les rêves d’une nation sur ses épaules. Le président du CNRD, envers lequel une grande partie de Guinéens avaient fondé leur espoir pour une transition intelligente – il avait juré de rompre avec les pratiques rétrogrades du passé, s’illustre en parfait promoteur du statuquo. Celui qui se présentait comme l’incarnation de la rupture est devenu le symbole de la perpétuation des tares du passé.

Il s’était engagé à ne pas personnaliser le pouvoir. Mais son effigie envahit les rues, les bâtiments et les médias publics. Comme pour nous rappeler, chaque jour, qu’il est le maître absolu.

Victimes de la propagande

Il avait dénoncé la politisation de l’administration et interdit dans un communiqué du 11 septembre 2021, toute manifestation de soutien en sa faveur. Aujourd’hui, le gouvernement ainsi que le CNRD se sont transformés en instrument de propagande au service de son ambition personnelle et des intérêts égoïstes. Malheureusement, cela a conduit à la mort tragique de Guinéens lors d’un match de football organisé à son honneur, le 1er décembre au Stade du 3-Avril de Nzérékoré.

Il avait aussi juré de garantir une justice équitable, mais il se sert désormais de celle-ci pour écarter ou réduire au silence ceux qu’il perçoit comme des obstacles à son pouvoir. Des méthodes extrajudiciaires, comme le kidnapping, sont utilisées pour faire taire les critiques.

Et que dire de ses promesses de préserver la vie ? Il avait solennellement assuré qu’aucun Guinéen ne devait plus mourir pour ses opinions. Combien de nos compatriotes ont déjà payé le prix ultime sous ce régime ? Combien sont emprisonnés arbitrairement ou portés disparus pour avoir osé critiquer la gestion du pays ?

On se rend malheureusement compte que ses engagements, qui avaient suscité l’espoir d’un renouveau, ne sont que des mots vides, des promesses creuses qui masquent mal la soif insatiable de pouvoir des tombeurs d’Alpha Condé.

Une élite démissionnaire, voire complice

Outre le CNRD et son président, une grande partie de notre élite porte également la lourde part de responsabilité de cette tragédie. Plutôt que de défendre les idéaux d’une Guinée démocratique et équitable, d’exiger du CNRD le respect de ses promesses, nombre de nos intellectuels, leaders politiques et religieux ont choisi de démissionner, de fuir leur responsabilité ; pire, de se mettre docilement au service du régime. Par leur silence, voire leur soutien actif, ils cautionnent les dérives et trahissent l’espoir d’une Guinée juste, équitable et démocratique.

C’est même sidérant de constater que l’élite du temps du CNDD était encore plus déterminée à rompre avec le passé et à dénoncer. Le CNRD n’offre rien de mieux que le CNDD dans la construction d’une véritable nation. Seules les méthodes les différencient. En quoi Mamadi Doumbouya serait-il meilleur à Moussa Dadis Camara ?

La Guinée mérite mieux que des dirigeants qui ne pensent qu’aux avantages du pouvoir. Elle mérite des hommes et des femmes animés d’un véritable amour du pays, prêts à sacrifier leurs intérêts personnels pour bâtir une nation où chaque citoyen pourrait vivre dignement.

Tant que les ambitions personnelles primeront sur l’intérêt national, la Guinée restera prisonnière de ce cercle vicieux de trahisons et de désillusion. Cependant, l’espoir si minime soit-il reste permis. La Guinée dispose des ressources humaines à même de briser ce cercle vicieux. Il appartient à ses élites, à ses institutions et à sa société civile de se lever, d’exiger le respect des engagements pris par le CNRD et de sauver ce qui peut encore l’être.

Abdoulaye J Barry

ajbarry@live.com