Depuis le 6 novembre, Dansa Courroux-mât et les CNTêtards sillonnent le pays pour vulgariser l’avant-projet de constitution en avion et grosses cylindrées. On nous promet une Loi fondamentale inédite, qui nous apportera l’émergence mais à quel prix ?
Vu des musulmans, Dieu créa le monde par le verbe, en disant : Kun fa-yakun (« Soit, et le monde fut »). Tout simplement. A entendre le Prési du CNT (Conseil national de transition) louer les mérites de l’avant-projet de nouvelle Constitution, on croirait qu’il suffira de l’adopter pour que la Guinée soit effectivement « notre paradis ». Pour reprendre le slogan en vogue du CNRD (Comité national du rassemblement pour le développement), la junte au pourboire et ses cireurs de brodequins.
Dansa Courroux-mât disait à Jeune Afrique que la nouvelle constitution « organise la vie sociopolitique du pays pour les 20, 30 voire 50 années à venir » ! Le 9 novembre à Nzérékoré, il prétend que la future constitution « ne donne pas la possibilité, quelle que soit la force d’un homme, de la changer au gré de sa volonté. C’est une constitution qui est verrouillée, qui est établie pour des décennies et des décennies. » Puis, le Prési du CNT renchérit : « Nous allons construire une constitution aussi robuste que même si c’est le diable ou Satan lui-même, qui descendait sur Terre, ne pourra pas la changer. »
Lors de l’ouverture du Symposium sur le constitutionnalisme en février 2023, le général Doum-bouillant déclarait pour sa part : « Nous n’allons pas écrire une Constitution pour 110 ans. Nous allons faire une qui résistera au temps et pourra être utile à nos enfants. Elle ne sera pas faite sur mesure parce que nous ne ferons pas partie de la mesure. Il faut prendre en compte ce qui n’a pas marché de Yomou à Boulbinet, mettre à nu les problèmes et trouver des solutions adaptées à chacun d’eux. »
Quand Alpha Grimpeur avait voulu s’adjuger un troisième mandat en 2020, il n’avait pas manqué d’arguments pour légitimer le changement de la constitution de 2010, laquelle verrouillait pourtant la question du nombre et de la durée du mandat présidentiel. « Si le président d’une transition militaire a pu présenter une nouvelle Constitution au peuple, on ne peut dénier une telle compétence à un président de la République élu par le peuple. Il n’a besoin d’aucun nouveau mandat pour cela », pouvait-on lire dans un doc du ministère des Affaires étranges ayant fuité en juin 2019 sur les réseaux sociaux.
Rien n’empêcherait le successeur de Mamadi Doum-bouillant de reprendre un tel argument à son compte. Ni l’actuelle campagne de vulgarisation, encore moins le prochain référendum constitutionnel. Un dirigeant de mauvaise foi trouvera toujours l’alibi parfait, pour justifier ses manigances. Et il pourra compter sur la complicité des pseudos – intellos – juristes pour dénicher les failles au texte. Leur imagination est plus fertile à cela qu’à servir de rempart contre « les sirènes révisionnistes », comme les appelait feu Kèlèfa Sall.
Déficit de transparence
A en croire Dansa Courroux-mât, l’avant-projet de constitution se distingue des précédentes Lois fondamentales guinéennes par son émanation populaire : tournée de consultations de dix jours à travers le bled début 2022 ; symposium sur le constitutionnalisme ; débats d’orientation constitutionnelle ; vulgarisation de l’avant-projet de nouvelle constitution…des activités qui seront suivies de la campagne et du référendum.

Sauf que malgré toute cette volonté d’impliquer les Guinéens, l’identité des rédacteurs du texte constitutionnel est méconnue de l’opinion nationale. Un déficit de transparence, une tare que les actuelles autorités de transition partagent avec le régime d’Alpha Grimpeur. Hier, le travail a été géré par un cercle restreint composé, susurrait-on, d’Amadou Diallo (alors vice-président de la Cour constitutionnelle), de l’avocat (sans vinaigrette) Togba Maurice Zogbélémou et l’ancien secrétaire gérant à la présidence, Kirdi-Kirdi Bangoura. Aujourd’hui, on pointe du doigt le Prési du CNT, les juristes Mohamed Aly Thiam et Jean-Paul Kotembédouno, à l’insu de la plupart du reste des membres de l’institution.
Lors de l’étape de Boké, Dansa Courroux-mât a pourtant déclaré aux micros de la Télé-bidon nationale que « tout ce qu’on fait pour toi, sans toi, est contre toi. » Il a promis à l’occasion que les revenus miniers seront mieux redistribués. Sur le plan éducatif, les études seront gratuites jusqu’au master. Amen !
Mais comment déjà réduire la prééminence du président de la République, comme l’auraient réclamé de nombreux Guinéens, d’après le compte-rendu même de certains CNTêtards de la tournée de consultation à travers le pays ? Selon nos infos, la première mouture de l’avant-projet de constitution prévoyait un poste de vice-président, mais qui aurait finalement été retoqué par le Palais Mohammed V.
Saignée financière
Avec le rattachement de toutes les régies financières de l’État et les organes de contrôle, comme l’Agence nationale de lutte contre la corruption, à la Présidence, les nominations par décret à tous les postes, l’accaparement de l’administration aussi bien déconcentrée que décentralisée, sous le CNRD, le pouvoir ne se partage pas.
Si les autorités affichent une réelle volonté de vulgariser le texte afin que les Guinéens se l’approprient, le mode choisi pour le faire est discutable. « Les administrateurs territoriaux auraient pu le faire, ainsi que les radios notamment rurales à travers des causeries dans les différentes langues du terroir », observe un analyste politique. « Mieux, renchérit-il, ce n’est pas clairement expliqué comment les critiques formulées seront prises en compte. »
En lieu et place, ce sont les CNTêtards (cette fois-ci tout le monde semble avoir été impliqué) qui sillonnent le bled, pour promouvoir l’avant-projet de constitution…et la candidature à peine voilée de Mamadi Doum-bouillant. A leur tête, leur Prési Dansa Courroux-mât. Alors que ce dernier aurait pu se cantonner, symboliquement, aux chefs-lieux de régions naturelles, il se rend dans les fins fonds du pays, distribue des copies à des patriarches illettrés en français.
A Siguiri, Labé, Nzérékoré et Kankan par exemple, Dansa Courroux-mât s’est rendu en jet privé. Le mystère ne plane pas que sur l’identité des rédacteurs de l’avant-projet de constitution. Les autorités sont très attachées à la transparence, mais jamais au poing de dévoiler aux Guinéens la facture sans doute très salée de ces différents safaris en coucou et grosses cylindrées. A titre indicatif, un trajet Conakry – Kankan coûterait aux alentours de 9 400 dollars ricains ; contre 11 100 dollars entre la capitale et Nzérékoré (et Siguiri).
Au moment où le pouvoir exerce une pression fiscale sur tous, il dépense sans compter.
Diawo Labboyah