Sept femmes. Vingt-neuf ministres. Vingt-quatre pour cent.
Il faut commencer par là. Revenir toujours à là. Une plaie mal refermée. Sept femmes : pas huit, pas neuf, pas même l’effort minimum pour sauver les apparences. Non. Sept. Le pouvoir n’a même pas pris la peine de maquiller correctement sa violation. Il a piétiné la Constitution avec désinvolture, comme on traverse un feu rouge à l’aube, certain qu’il n’y a ni policier ni mémoire aux alentours.
La table était dressée, les chaises comptées, et l’invitation à l’égalité déjà égarée.
Ainsi s’ouvre la Cinquième République. Non par un acte fondateur, mais par une entorse inaugurale. Non par un signal fort, mais par un clin d’œil appuyé aux vieilles habitudes. La Constitution venait à peine d’être promulguée qu’elle devenait déjà facultative. Ici, la loi a une durée de vie très courte : le temps du discours.
L’article 6 est pourtant d’une clarté presque insultante pour ceux qui prétendent ne pas l’avoir compris. Trente pour cent de femmes dans les postes décisionnels. Pas « progressivement ». Pas « selon disponibilité ». Pas « après arbitrage politique ». Pas « après arbitrage politique ». Trente pour cent. Une phrase simple, droite, sans ruse possible. Et pourtant.
Au pays de M’Balia Camara, de Hadja Mafory Bangoura, de Jeanne Martin Cissé et de la générale Mahawa Sylla, la parité continue d’être traitée comme une faveur et non comme un droit.
On ne lit pas la loi pour l’appliquer. On la lit pour voir comment l’éviter. La Constitution n’est pas un contrat : c’est une matière souple, extensible, docile entre de bonnes mains.
Alors commence le ballet des explications. On convoque les juristes de service, les experts en pirouette constitutionnelle, les contorsionnistes du texte fondamental. On nous explique que les « postes décisionnels » ne se limiteraient pas au gouvernement. Formidable. Donc le gouvernement ne décide pas. Voilà une révélation historique. À quoi sert alors le Conseil des ministres ? À poser pour la photo ? À signer ce qui a déjà été décidé ailleurs ? Sans doute. Dans ce pays, le pouvoir est toujours ailleurs que là où la loi prétend le placer.
Cette gymnastique sémantique n’a rien d’innocent. Elle est ancienne. Elle est rodée. Elle est presque culturelle. On tord les mots pour que la réalité ne gêne pas la volonté. On étire la loi jusqu’à ce qu’elle perde ses nerfs. Puis on feint l’étonnement lorsqu’elle ne marche plus.
Ne nous trompons pas : ce n’est pas un raté. Ce n’est pas une maladresse. Ce n’est pas un oubli. C’est une ligne politique. Le régime a fait un choix clair : respecter la Constitution quand elle arrange, l’oublier quand elle dérange. Et la parité dérange. Toujours. Elle dérange parce qu’elle bouscule les cercles fermés, les fidélités masculines, les arrangements silencieux, les cooptations entre initiés.
On parle beaucoup de refondation. Le mot est devenu magique. Mais refonder quoi, exactement ? Les slogans, oui. Les logos institutionnels, peut-être. Les pratiques, jamais. Ici, on adore les mots neufs pour des comportements anciens. On change de Constitution comme on change de décor, sans jamais changer la pièce. Les acteurs restent les mêmes. Le texte varie, la mise en scène aussi, mais l’intrigue demeure.
Hier, la Charte de la transition était piétinée. Aujourd’hui, la Constitution est froissée dès sa sortie de l’imprimerie. Demain, on expliquera doctement que tout cela était conforme à « l’esprit du texte ». Chez nous, l’esprit de la loi sert surtout à justifier sa violation.
Les femmes, elles, connaissent bien ce théâtre. On les convoque pour applaudir les grandes annonces. On les installe au premier rang lors des cérémonies. On les cite dans les discours. Puis on les renvoie à la patience, cette vertu qu’on exige toujours des exclus. La loi sur la parité votée en 2019 n’a jamais vraiment vécu. Le quota électoral de 2010 est resté lettre morte. À chaque fois, le même rituel : promesses solennelles, application timide, abandon discret.
Le pouvoir en Guinée aime les femmes symboliques. Les femmes courageuses dans les marchés. Les femmes résilientes dans les campagnes. Les femmes martyres dans les discours. Mais il se méfie des femmes qui décident. Celles-là dérangent. Elles signent. Elles arbitrent. Elles déplacent les lignes. Alors on les maintient à distance respectable : assez proches pour la photo, jamais assez pour le pouvoir.
On partage le repas entre initiés ; l’égalité, elle, attend toujours qu’on lui tire une chaise.
Pourtant, ce pays tient debout grâce à elles. Elles tiennent l’économie informelle. Elles nourrissent les villes. Elles amortissent les crises. Elles apaisent les conflits. Elles portent la nation comme on porte une charge trop lourde : sans bruit, sans reconnaissance, sans remerciement. Mais quand vient l’heure de décider, on les invite à attendre dehors. Le pouvoir est progressiste dans les discours, conservateur dans les fauteuils.
Ce gouvernement de vingt-neuf membres, avec ses sept femmes, n’est donc pas une maladresse. C’est un message. Il dit : la Constitution est négociable. Il dit : la parité est décorative. Il dit : l’égalité s’arrête à la porte du Conseil des ministres. À l’intérieur, on mange entre hommes ; à l’extérieur, on parle d’inclusion.
Et qu’on ne s’y trompe pas : ce mépris ne vise pas seulement les femmes. Il atteint la République elle-même. Car une Constitution qu’on viole dès la première occasion est une Constitution mort-née, déjà embaumée par le discours officiel. Si l’article le plus applaudi peut être rangé au placard aussi facilement, que va-t-il advenir des autres ? L’équilibre des pouvoirs ? La Haute Cour ? La lutte contre l’impunité ? Tout devient optionnel. Tout devient rhétorique.
La Cinquième République commence donc comme les précédentes ont fini : dans la contradiction. Elle promet un matin neuf et sert un hier réchauffé. Elle parle de rupture et pratique la continuité la plus paresseuse. Dans ce pays, nous avons un talent constant : changer les enseignes sans jamais changer la boutique.
La Constitution est neuve, mais la musique est ancienne. Une vieille rengaine familière : on célèbre la loi le matin, on la contourne l’après-midi, et le soir on s’étonne que plus personne n’y croie. Quant à la parité, elle reste ce qu’elle a toujours été ici : une invitée invisible au banquet du pouvoir – citée au toast, oubliée à table.
Ousmane Boh KABA



