Entre projet utopique du FRONDEG et langue de bois du candidat Abdoulaye Yéro Ta-Baldé sur les questions relatives au durcissement du régime de transition et à la candidature indue de Mamadi Doum-bouillant, Mamadou Kossa Camara vous livre la suite et la dernière partie de sa longue réflexion sur la campagne présidentielle.

Dans son analyse, le docteur Abdoulaye Barry est revenu sur l’une des promesses phares du FRONDEG : la construction de 2 000 centres de santé en cinq ans ! Or, selon les données de 2022 de l’Institut national de la statistique, la Guinée compte actuellement 434 centres de santé. L’écart est donc considérable. Il ne suffit pas de bâtir des infrastructures, encore faut-il les équiper et les faire fonctionner. C’est là que réside tout le paradoxe du projet.

La Guinée dispose d’environ 1 300 médecins et 1 900 infirmiers. De surcroît, La formation d’un médecin requiert au minimum huit années et celle d’un infirmier environ trois ans. En érigeant 2 000 centres de santé en sept ans, le pays se retrouverait avec des éléphants blancs, sans personnel qualifié pour les faire fonctionner. Un gaspillage de ressources publiques. Déjà, de nombreux centres de santé souffrent d’un manque criant de personnels.

À titre de comparaison, la GMD promet la construction, sur une période de sept ans, de cent centres de santé et quatre hôpitaux régionaux. Ce projet apparaît, de loin, plus réaliste que celui du FRONDEG, jugé trop ambitieux, voire irréalisable par l’expert en santé publique, le docteur Abdoulaye Barry.

Le FRONDEG promettait également une couverture maladie universelle et des régimes d’assurance santé pour les travailleurs du secteur informel à l’aide d’un Registre social unique destiné à cibler les ménages vulnérables et à rationaliser les aides. Or, à aucun moment de la campagne, le parti n’a expliqué comment ce régime serait financé, quels mécanismes de paiement seraient mis en place ni quels services seraient couverts. Le flou est total, les interrogations soulevées par le docteur Barry sans réponse.

Sur le volet économique, Mory Saïfoulaye qualifie le projet du FRONDEG d’expansionniste, dans la mesure où le parti prône un État très présent. Si le programme apparaît cohérent dans son architecture, sa faisabilité budgétaire est en revanche mise en cause. En effet, le FRONDEG entend réduire le train de vie de la présidence de la République et des ministères afin de financer son programme, en réalisant 3 000 milliards de francs guinéens d’économies annuelles. Soit environ 10 % de réduction des dépenses publiques, alors que ce type d’effort budgétaire se situe habituellement entre 3 et 5 %.

À l’analyse du programme, il ressort une contradiction majeure. D’un côté, le FRONDEG ambitionne de réaliser d’importantes économies ; de l’autre, il prévoit des dépenses significatives à travers la création de nouveaux établissements publics. Comment le parti compte-t-il financer ses ambitions tout en réduisant simultanément le train de vie de l’État ? s’interroge l’expert en analyse de données, Mory Saïfoulaye.

Mauvaise stratégie de communication

Le FRONDEG disposait pourtant d’une réelle opportunité pour mener une campagne ambitieuse et déployer une communication innovante. Tel n’a pas été le cas. Les interventions médiatiques du candidat Abdoulaye Yéro Baldé révèlent un manque manifeste de media training, voire son absence. Le 2 décembre, sur le plateau du Journal Afrique de TV5 Monde, sa gestuelle répétitive, son ton martelé et ses déclarations approximatives donnent lieu à un moment de télévision révélateur. La présentatrice lui pose deux questions factuelles, qu’il élude, alors qu’il s’agissait d’une occasion de se distinguer et de prendre clairement position sur des sujets majeurs.

A la question de savoir comment réagit-il à l’exclusion politique de l’opposition, Abdoulaye Yéro Baldé répond : « Moi, je suis un démocrate convaincu. J’aurais préféré qu’ils soient présents à cette compétition. C’est pour cela que je me bats avec mes équipes pour que la démocratie soit une réalité en Guinée et que tout le monde puisse avoir accès aux compétitions électorales, de façon libre et transparente. »

Il aurait pu, par exemple, réclamer la libération d’Aliou Bah, détenu depuis plus d’un an, et adopter une position plus ferme sur l’exclusion de Cellou Dalein Diallo, Sidya Touré, Alpha Condé, Lansana Kouyaté, Dr Ousmane Kaba, ou encore sur l’absence de Siaka Barry du territoire national. Tout semble indiquer que le FRONDEG émerge sur les cendres de l’UFDG et que la présence de ces figures majeures dans la course l’aurait totalement éclipsé. L’absence de ces leaders constitue ainsi un avantage politique. Comme quoi, la nature a horreur du vide.

Quant à la question de la légitimation de Mamadi Doumbouya à travers un scrutin auquel il n’était pas censé participer, le leader du FRONDEG use de la même langue de bois : « Peu importe ce qu’il veut faire de cette élection. Nous, nous allons à cette élection parce que nous sommes convaincus que les Guinéens feront le bon choix en se basant sur l’intégrité des candidats en lice, sur les projets de société et sur la vision que nous leur proposons pour l’avenir de la Guinée. Nous ferons en sorte que les Guinéens sortent massivement voter. C’est tout ce qu’on leur demande, ainsi que de sécuriser leur vote. »

Un opposant opposé à rien ?

La première et la dernière phrase de la réponse sont particulièrement troublantes et s’apparentent à un aveu à peine voilé. Pour Yéro Baldé, l’essentiel semble résider dans la tenue du vote et la mobilisation électorale, indépendamment des conditions politiques dans lesquelles il s’inscrit. Dans l’opinion publique, nombreux sont ceux qui le perçoivent comme un candidat fabriqué. Son imprécision, son évitement et son caractère évasif sur des questions aussi fondamentales ne peuvent que susciter des interrogations légitimes.

En théorie, il se présente en opposant à Mamadi Doumbouya. Mais, il ne formule aucune critique à l’égard du président de la transition, ne se prononce pas sur sa gouvernance et n’exprime aucune inquiétude quant à la transparence du processus électoral. Dès lors, la campagne prend davantage les allures d’une cérémonie de légitimation que celles d’une véritable confrontation démocratique.

Dans une interview vidéo accordée à Jeune Afrique le 4 décembre 2025, Abdoulaye Yéro Baldé a soigneusement évité toute critique à l’égard du président Mamadi Doumbouya.

Au regard de l’ensemble de ces interventions médiatiques, il convient de souligner que le candidat du FRONDEG gagnerait à suivre de nombreuses séances de media training. Ses prises de parole nécessitent un travail approfondi, tant sur le fond que sur la forme.

Le 8 décembre, le FRONDEG organise un live sur Facebook et LinkedIn, avec Abdoulaye Yéro Baldé comme invité. Un face-à-face de 1h21 mn. D’un côté, un journaliste qui, ce soir-là, n’a pas véritablement joué son rôle, se contentant d’agir comme prête-nom dans un dispositif entièrement maîtrisé par le parti, jusque dans la formulation de questions volontairement complaisantes. Et de l’autre côté, un candidat qui semble impréparé.

En tentant de répondre aux questions des internautes, Yéro Baldé, comme sur TV5 Monde, est passé à côté des sujets abordés. Interrogé sur sa stratégie pour battre le président de la transition, il a répondu : « Je dirais qu’une stratégie se prépare longtemps à l’avance. Nous avons mis de notre côté tous les moyens possibles pour nous assurer de la victoire. C’est pourquoi nous appelons d’ailleurs les électeurs à sortir voter massivement dans le cadre du FRONDEG et surtout à être présents sur le terrain ». Il s’agit là d’une réponse dilatoire, caractéristique d’un exercice de langue de bois.

À une autre question, Abdoulaye Yéro Baldé est demeuré très évasif, au point que l’intervieweur lui-même a laissé entendre que la réponse était insatisfaisante. Cette posture s’est répétée tout au long de la séquence. Même sur les questions économiques, la logorrhée politique a pris le pas sur toute tentative de clarification.

Ce format, présenté comme une innovation, n’en est en réalité pas une. L’UFDG y avait déjà recours, au moins depuis la campagne présidentielle de 2020. À cela se sont ajoutés des problèmes techniques notables : son de mauvaise qualité et micros mal calibrés.

Une communication véritablement audacieuse aurait consisté à s’exposer à des formats plus exigeants où le débat peut se tenir, comme le podcast Dissident, très suivi dans le pays bien que peu favorable aux discours politiques conventionnels, ou encore à des échanges avec de grands créateurs de contenus ou avec Les Concernés. Le contradictoire constitue en effet un puissant levier de communication politique. À l’inverse, rester dans une zone de confort ne traduit ni audace ni courage politique.

Restrictions, famille présidentielle

En définitive, il aurait été pertinent de s’attarder sur les photographies officielles des candidats Mamadi Doumbouya et Abdoulaye Yéro Baldé, les messages véhiculés par leurs camps respectifs et sur leur capacité de mobilisation. Il apparaît clairement que la GMD s’est montrée plus professionnelle, mieux structurée, plus cohérente et davantage calibrée sur le plan communicationnel que le FRONDEG. Même en matière de programme politique, celui de la GMD semblait plus construit, plus ambitieux et plus réaliste.

L’absence de grandes figures politiques tout au long de la campagne s’est fait sentir du début à la fin. La morosité était palpable, le rejet perceptible et l’impréparation manifeste. Cette campagne présidentielle n’a aucun équivalent historique, ni du point de vue de la communication, ni de celui de la mobilisation populaire.

Les Guinéens ne semblent pas avoir été convaincus et la sanction est tombée le jour du vote, le 28 décembre : des bureaux de vote désertés, un calme absolu, aucun engouement. Les Guinéens sont restés chez eux. Même après la proclamation des résultats provisoires puis définitifs, aucune ferveur n’a été constatée, à l’exception d’un modeste défilé motorisé conduit par la famille présidentielle, dont l’irruption dans l’espace public pose des problèmes dans l’architecture institutionnelle guinéenne. Quoique sans rôle officiel, celle-ci se montre très puissante et bénéficie in fine de moyens importants de l’État. Cette situation pourrait rattraper le président Doumbouya, s’il n’y prend pas garde.

L’organisation de cette présidentielle était attendue. Il fallait absolument sortir de la transition, qui n’avait que trop duré et comportait également des risques de fragilisation, en raison de l’ambition du président déchu, Alpha Condé, de se venger, d’entraver le processus en cours.

La campagne constituait une occasion pour les institutions du pays de se confronter à la mutation de l’opinion publique : plus rigoureuse, plus connectée, plus exigeante, plus lucide et davantage soucieuse de la qualité des services publics.

La coupure d’internet et la fermeture des frontières sont des pratiques révolues qui devraient demeurer dans les décombres de l’histoire. Il est inutile, lors de l’un des moments majeurs de l’expression démocratique, de couper internet et d’entraver les communications, alors même qu’aucune ingérence étrangère dans les élections n’a été démontrée. Ces pratiques, auxquelles l’administration a presque toujours eu recours, gagneraient à évoluer.

L’interdiction de la circulation le jour du vote, sauf à disposer d’un laisser-passer, doit également évoluer. Une élection n’est pas un conflit et ces méthodes de coercition devraient être réévaluées.

De nombreux défis se posent donc au président Mamadi Doumbouya pour les sept prochaines années. Parmi lesquels la communication de l’État et l’attractivité du pays. Un article sera prochainement consacré à la création d’une Direction de la communication de l’État et de l’intelligence économique (Dicie). Il plaidera également pour la suppression de la Cellule de communication du gouvernement ainsi que de Guinée Gouv, service d’information du gouvernement récemment créé et administré par des journalistes.

Mamadou Kossa Camara

Spécialiste en communication