Dans un entretien exclusif au Lynx, le Consultant, chercheur en géopolitique des ressources minières et en gouvernance minière explique comment la bauxite est devenu un minerai hautement stratégique. Oumar Totiya Barry invite l’État guinéen à passer de régulateur à producteur, révélant au passage comment les multinationales et leurs pays contournent la politique de transformation locale chère au Prési Mamadi Doum-bouillant. 

Le Lynx : Dans une tribune, vous annoncez que le projet de construction par Alteo d’une raffinerie de bauxite à Kamsar a été mis en veilleuse, faute de financement. Qu’en est-il ? 

Oumar Totiya Barry : C’est en réalité une recomposition dans la structure du projet, son orientation stratégique. Le projet était au départ porté par la société Alteo dans la zone de Kamsar. Pendant longtemps, il misait sur l’accompagnement financier de l’Union européenne notamment dans le cadre de ce qu’on appelle Global Gateway sur la sécurisation des chaînes d’approvisionnement de l’UE en bauxite-alumine-aluminium. On peut y ajouter le gallium, extrait de l’alumine, qui est devenu un produit stratégique contrôlé à plus de 90 % par la Chine : un concurrent stratégique de l’Union européenne.

Pour donc sécuriser sa chaîne, celle-ci comptait sur un projet en République de Guinée, porté par l’entreprise française Alteo qui est détenue par UMS [l’entreprise de logistique de Fadi Wazni]. Finalement, l’UE a choisi la société grecque Metlen Energy, lequel fait partie des 45 projets stratégiques bénéficiaires de l’accompagnement financier de la Banque européenne d’investissements (BEI) mais également du label STEP [Plate-forme des technologies stratégiques pour l’Europe] : des projets à haute technologie permettant à Metlen de mobiliser d’autres financements de banques et institutions européennes. Ce qui quand-même a mis en veilleuse le projet d’Alteo.

Metlen a deux composantes : sur le territoire européen, ce sera un projet intégré qui comprend une mine de bauxite de très faible capacité de production dans la région d’Agios Nikolaos, en Grèce. Elle sera maintenant soutenue, pour accroître la production de bauxite et renforcer celle de l’alumine qui va passer de 150 000 à 1 million de tonnes. Mais également d’en extraire 50 tonnes de gallium, hautement stratégiques pour l’industrie de la défense et spatiale. Ce sera vraiment une chaîne intégrée qui accroîtra la capacité d’approvisionnement de l’Europe.

La deuxième composante a été entamée en partenariat avec le Ghana et toujours avec le soutien de l’UE, pour faire de la recherche minière, sécuriser et diversifier l’approvisionnement en bauxite. Actuellement, l’Europe dépend à 62 % des importations de bauxite guinéenne.

Pourquoi l’Europe a-t-elle préféré le Ghana et la Grèce à son premier partenaire commercial, la Guinée ?

J’en fais deux lectures. D’abord, cela devrait servir de leçon à notre pays. Il y a un problème d’anticipation stratégique de la politique minière guinéenne. Malgré le fait qu’on soit le premier fournisseur de l’UE, qu’on ne puisse pas être le principal bénéficiaire de ce projet d’investissement européen, cela met en évidence des angles morts de notre politique minière. On a une faiblesse dans la vision stratégique qui ne nous permet pas d’intégrer, par exemple, le secteur du gallium. Certainement que la Grèce a pu offrir cette alternative qui a davantage attiré l’UE et qui lui permettra d’extraire du gallium de l’alumine produite dans la raffinerie grecque. La technologie, ils en disposent. Tandis que nous ne nous sommes pas encore positionnés sur ce segment.

Ensuite, je pense que c’est un manque de visibilité à long terme sur le cadre politique d’investissement qui peut amener l’UE à hésiter d’investir autant d’argent dans certains pays.

Oumar Totiya Barry

Enfin, la volonté de l’UE de s’affranchir de sa forte dépendance de la Guinée par la diversification de ses sources d’approvisionnement. Ainsi, le Ghana semble plus attractif, comme le souligne le dernier rapport Fraser sur les investissements miniers. Alors que la Grèce, c’est davantage un calcul géopolitique de l’Union européenne. L’Union vise à produire sur le sol européen 40 % de sa consommation en minéraux critiques, dont la bauxite, d’ici 2030.

N’est-ce pas un véritable pied de nez fait à la Guinée et au président Mamadi Doumbouya qui a mis un point d’honneur à transformer localement nos ressources minières, notamment bauxitiques ?

Je pense qu’on a une politique mais pas de diplomatie minière, de capacité d’ouvrir des couloirs de négociations sur les questions minières. C’est un élément complètement impensé dans notre politique étrangère. Le ministère des Affaires étrangères n’a pas développé des capacités pour nouer des partenariats stratégiques dans le secteur minier.

L’UE a aujourd’hui 13 partenariats stratégiques dans le secteur minier avec des pays comme l’Afrique du Sud, le Mozambique, la RDC, l’Indonésie… Notre diplomatie n’arrive pas à nouer de tels partenariats pour baliser le chemin vers des investissements miniers.

Et l’autre pied de nez comme vous le dites, c’est que la même usine grecque a réussi à décrocher un contrat de fourniture de bauxite avec un des actionnaires de la CBG qui est Rio Tinto. Celle-ci prend une de ses parts de bauxite dans CBG qu’elle fournit à la raffinerie en Grèce. Sur son site, Metlen se vante d’avoir signé un accord d’approvisionnement de 14 millions de tonnes de bauxite avec Rio Tinto. Non seulement, on ne soutient pas le projet de raffinerie en Guinée, mais on s’y approvisionne en matière première, quoiqu’indirectement, en attendant l’aboutissement des recherches au Ghana. En retour, Metlen s’engage à fournir 30 millions de tonnes d’alumine à Rio Tinto.

N’est-ce pas un paradoxe quand on se rappelle que GAC a été renvoyé parce que sa maison mère a préféré construire aux Émirats Arabes Unis sa raffinerie plutôt qu’en Guinée ?

Absolument ! C’est ce que j’appelle politique de repositionnement des multinationales qui, elles, parlent de zones intermédiaires considérées comme plus riches et proches des marchés mondiaux. Rio Tinto va estimer, peut-être, que la Grèce est plus proche des marchés européens et américains et que c’est plus sécurisant qu’investir dans une usine en Guinée. Cela est une fois encore révélateur du manque de vision stratégique de notre politique minière souvent centrée sur ce qu’on gagne dans les ressources minières que davantage anticiper sur ces stratégies de contournement des exigences de la Guinée en matière de transformation.

Vous disiez qu’après l’échec du projet Alteo, faute de financement européen, on a néanmoins lancé la construction d’une autre raffinerie…

Alteo s’associe désormais avec un autre puissant qui est Winning Consortium, lequel va détenir 80 % du projet. Contre 20 % pour Alteo, juste pour ne pas disparaître complètement du projet. Ce qui va réorienter le projet, désormais dominé par des intérêts chinois et entrainer un changement de nom : d’Alteo à Projet Winning Consortium alumina Guinée Alteo. Initialement prévu dans la zone de Kamsar, il a été délocalisé à Kanfarandé.

Avec les mêmes caractéristiques ?

Plus ou moins, ce sont les mêmes capacités de production autour d’un million de tonnes d’alumine par an.

Parlez-nous des autres projets de construction de raffinerie viables en Guinée

Y a un autre à Boffa, le premier à avoir démarré : le projet SPIC qui avance. Il est également détenu par des intérêts chinois. Il y a deux autres en discussions : CBG s’est engagée à construire une raffinerie– ils disent d’ailleurs avoir investi cinq millions de dollars dans les études de faisabilité. Sauf qu’un de ses actionnaires, Rio Tinto, cherche à s’approvisionner en alumine en Grèce. Il faut préciser que c’est la branche aluminium de Rio Tinto qui est actionnaire à CBG, alors que dans Simandou, c’est celle fer. C’est la même entreprise, mais avec des segments différents.

Un autre actionnaire de CBG, Alcoa, développe une raffinerie en Australie. En partenariat avec le Japon, ils vont extraire 100 tonnes de gallium. Voyez-vous comment toutes ces grandes puissances essayent de contourner la politique guinéenne de transformation locale pour se repositionner dans d’autres pays jugés plus sûrs, stables, compétitifs ou attractifs que la Guinée ? Il y a eu des cas similaires dans les années 1976 : l’usine la plus stratégique d’Europe, qui est en Irlande, fut détournée de la Guinée par Alcan.

Quel bilan tirez-vous de l’ultimatum présidentiel lancé aux sociétés minières de raffiner leur bauxite en Guinée ?    

L’appel a eu plus ou moins des effets, parce qu’on a deux entreprises chinoises qui s’engagent à produire de l’alumine sur place. L’appel que je lance au gouvernement est de renforcer notre présence politique dans le secteur de la bauxite, jusque-là contrôlé par des multinationales étrangères. Ce qui fait qu’on n’a aucune marge de manœuvre. Le secteur est devenu hautement stratégique à l’international. C’est à l’État de se repositionner en classant la bauxite comme ressource stratégique, soit par décret ou une loi votée à l’Assemblée nationale. L’Union européenne l’a fait. C’est ce qui permet à cette dernière de mobiliser de l’argent pour soutenir ses entreprises. Les Etats-Unis, la Chine l’ont aussi fait. Le moment est venu pour la Guinée de leur emboîter le pas.

Cela permet à l’État de sortir du code minier pour appliquer une réglementation spécifique au secteur de la bauxite, en relevant par exemple le niveau des impôts, la législation environnementale et sociale, en durcissant les conditions d’octroi des permis. La bauxite est devenue une ressource convoitée par tout le monde.

Secondo, c’est le retour de l’État en tant qu’acteur. Il ne doit plus être un régulateur, mais un producteur. On a entendu tout récemment que la Guinée veut faire des quotas. Mais ce système a ses limites, puisque nous ne sommes pas nous-mêmes producteur. C’est lorsque nous produirons que nous pourrons agir fortement sur le marché mondial.

En cela, est-ce que la société AGB2A d’Ahmed Kanté et Nimba Mining sont des bons exemples ?     

L’État peut s’engager lui-même comme producteur, la Soguipami a ce levier d’ailleurs. En relevant le niveau de participation, il doit passer de 15 % à près de 50 % d’actions. Et le troisième levier, c’est de soutenir les entreprises minières guinéennes. Celles qui exploitent actuellement notre bauxite sont toutes des entreprises publiques chinoises. L’État guinéen ne doit pas continuer d’être un simple spectateur.

Nimba est un bon exemple sur le segment de la bauxite. Pour moi, c’est une décision qui est même venue tardivement. Il nous faut encore quelques années pour faire de la société un champion, un leader mondial de la bauxite.

Entretien réalisé par Diawo Labboyah