Le calendrier guinéen est devenu un véritable tampon buvard : on y efface, on reporte, on rature. On nous a annoncé le report de la fête du Travail. En mars, c’était celle des femmes qui avait pris la roue de secours. Bientôt, on nous annoncera que le Nouvel An est repoussé à février pour cause d’économie d’énergie, à fakoudou !
Mais soyons honnêtes : ça tombe plutôt bien. Parce que de toutes les manières, sans argent, nous ne serions pas à la fête. On peut décaler les dates sur le papier, on ne peut pas décaler la réalité dans nos assiettes. Et la réalité, c’est que le frigo est vide, le porte-monnaie est en deuil et le moral est en chute libre.
Autrefois, le 1er Mai, c’était la parade des « fonctionnaires à gobelets ». On sortait les chemises repassées pour cacher les dos tordus par la galère. On défilait pour célébrer un travail qu’on n’a pas, avec des slogans que personne ne lit, promulgués par des gens qui ne travaillent qu’aux heures des réunions de cabinet. On promettait le paradis salarial… pour le mois prochain. Mais ça fait soixante ans que nous sommes bloqués dans ce fameux « mois prochain » !
Cette année, même la mascarade du défilé nous est refusée. Le pouvoir a décidé de nous priver de la seule chose qui ne coûtait rien : le spectacle de notre propre endurance. Ils nous ont pris la joie de vivre, taxé le bonheur d’exister, et maintenant, ils interdisent la fête. C’est comme si on refusait de donner un sucre à un enfant qui a déjà mal aux dents : cruel, mais surtout inutile.
La vérité, c’est que la vraie fête en Guinée, celle de la survie et de la débrouille, elle se tient tous les matins aux marchés. Là, il n’y a pas de report. Les femmes n’ont pas le droit de décaler leur labeur. Elles portent des paniers plus lourds que les discours de nos minustres, et elles n’ont même pas le droit de faire la grève. Hé Kéla !
Alors, report ou pas, la situation reste la même : les petits se font écraser, les grands se font gratter. Le voleur de poulet est traqué comme une bête, tandis que celui qui vide les caisses de l’État marche la tête haute, escorté par la fanfare. À Fakoudou !
Finalement, ce report est une parfaite métaphore : on nous fait miroiter une jouissance qui n’arrive jamais, dans un futur qui ressemble furieusement à un passé éculé. Pas d’argent, pas de fête, pas de travail… mais promis, un jour, ça ira mieux. Le mois prochain, toujours le mois prochain.
Pendant ce temps, nos candidats ressortent des placards avec des sourires tout neufs, des dents si blanches qu’on dirait qu’ils ont mangé de la craie toute l’année. Le temps des élections est revenu, et avec lui, le grand cirque des « sauveurs ».
Depuis la récente présidentielle, ils étaient invisibles. On les cherchait dans la poussière des routes défoncées, dans le silence des ventres creux, dans l’ombre des bureaux climatisés où ils comptaient leurs privilèges comme on compte des perles de chapelet. Mais aujourd’hui, miracle ! Ils vont franchir le Km36.
Et comme si le cirque ne manquait pas de sel, voilà que le seul parti d’opposition qui avait réussi à gratter 7 % à la présidentielle décide de plier bagage et de se retirer du double scrutin. Wallahi, c’est le bouquet ! Ils s’en vont en claquant la porte, laissant le champ libre aux habitués du buffet. À quoi bon courir une course où le ruban d’arrivée se déplace selon le vent ? En partant, ils nous laissent face à un miroir sans reflet : d’un côté, ceux qui mangent déjà ; de l’autre, ceux qui attendent de manger, et au milieu, le peuple qui se demande à quoi sert le bulletin de vote. Hé Kéla !
Quand les arbitres jouent dans une équipe et que les challengers retournent au vestiaire avant le coup de sifflet, il ne reste plus que le silence des urnes et le bruit des ventres qui crient famine. À Fakoudou ! Mais nous, on les regarde. On sourit, parce que la politesse est le dernier luxe du pauvre. On prend le t-shirt gratuit – il fera un excellent chiffon pour nettoyer le meuble – et on écoute le discours. C’est toujours la même musique, jouée par un orchestre de sourds. Ils promettent des ponts là où il n’y a même pas de rivière, et de la lumière là où ils ont eux-mêmes coupé le courant.
Allez, circulez, chers candidats ! Le peuple est peut-être couché, mais il ne dort pas. Il attend juste de voir quel masque vous porterez demain, quand les urnes auront fini de digérer nos espoirs pour ne recracher, comme d’habitude, que de la fumée.
Vraiment merveilleux, ce pays ! Parce qu’on va encore voter pour des gens qui, une fois assis sur leurs velours, oublieront jusqu’à la couleur de notre peau. Mais attention, cette année, le Lynx veille.
D’abord, rendons justice à notre Général bien-aimé. Rappelez-vous, nous lui avions imposé un jeûne de 86 jours pour expier une victoire présidentielle un peu trop… bien nourrie. Force est de constater que l’homme a du caractère : il a fondu ! On dirait un fil de fer dans un costume de luxe. Puisqu’il a appliqué notre décret avec la rigueur d’un moine affamé, nous avons décidé d’être magnanimes. Nouveau décret : il est autorisé à manger à satiété. Qu’on lui serve du riz, du vrai, pas celui qui coûte un bras. Qu’il reprenne des forces, car diriger un peuple qui a la dalle demande d’avoir un peu de vitalité. À fakoudou !
Pour les futurs députés et maires qui s’apprêtent à envahir nos mairies et notre Assemblée, un autre décret est déjà prêt : cinq ans de jeûne ininterrompu et intensif. Puisqu’il y a une crise de liquidités et que les banques sont à sec, pourquoi paierait-on des élus pour qu’ils s’engraissent ?
S’il n’y a pas de billets dans les banques, il ne doit pas y avoir de gras dans leurs assiettes. Ces futurs « représentants du peuple » devront apprendre la solidarité gastrique. Ils veulent le pouvoir, ils l’auront, avec la ceinture serrée au dernier cran.
Pendant que la galère grimpe vers les étoiles, dépassant la vitesse des cortèges officiels, nous, le petit peuple, on observe. On ira voter, bien sûr. On mettra un bulletin dans l’urne, cette boîte qui avale nos espoirs à chaque élection. Mais sachez-le, chers candidats : si vous gagnez, vous ne mangerez que de l’air et de l’eau bénite. C’est peut-être la seule garantie d’une élection transparente. Si l’argent ne circule plus dans les banques, la soupe ne circulera plus dans vos assiettes. À vos marques, prêts… jeûnez ! À fakoudou !
Sambégou Diallo
Billet : Un chat m’a conté
Le mot « pouvoir » est un vrai caméléon !
-à la maison, c’est celui qui tient la télécommande.
-à la mairie, c’est celui qui a le tampon.
-dans le quartier, c’est celui qui a le forage.
-sur la route, c’est celui qui a le cortège.
-et à EDG, c’est le courant qui part en courant.
Le pouvoir ! On le cherche partout, mais dès qu’on l’a, on l’utilise surtout pour éteindre les autres. À Fakoudou !
SD

